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Quand la culture catholique se fait rare...

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De Denis Tillinac sur le site de Valeurs Actuelles :

La culture catholique se fait rare

Au-delà des églises abandonnées et du nombre de fidèles, c’est tout un héritage spirituel et moral qui sombre dans l’oubli.

Cet été j’ai relu François Mauriac. C’était un écrivain catholique, espèce en voie de disparition, et pas protégée par Hulot. Il savait peindre les émois d’une âme éprise de pureté et d’absolu mais en proie aux tentations les plus ténébreuses. Surtout à l’adolescence. Sa prose rendait un écho déchirant à mes propres équivoques : j’étais tiraillé entre des aspirations idéales écloses dans le giron du catholicisme, et des incitations nettement moins éthérées. À chaque génération ses soucis. Je n’ai pas connu comme Mauriac la dévotion sulpicienne et souvent pharisienne qui prévalait dans son milieu familial aux environs de la Belle Époque. Mais enfin, comme presque tous les rejetons du baby-boom, j’ai eu droit aux fondamentaux : baptême, confirmation, communion privée puis solennelle. L’été je servais la messe dans l’église de mon village.

Puis elle fut délaissée, sauf pour les enterrements, car au fil du temps le sacerdoce du curé s’est étendu aux dix paroisses du plateau. Une seule église reste ouverte à plein temps. L’hiver nous sommes une petite vingtaine à y grelotter ; on croirait les cocélébrants d’un culte de jadis oublié par l’histoire. Or cette église aussi va être abandonnée : notre curé prend sa retraite et notre évêque n’a personne pour le remplacer ; les paroissiens du cru sont rattachés à une communauté aux contours géographiques plus vastes.

C’est l’effet conjugué de la désertification rurale et du tarissement des vocations, mais aussi le symptôme d’une agonie de l’antique culture populaire catholique. On ne s’en aperçoit pas dans les villes, où les églises sont pleines le dimanche. Mais si on rapporte le nombre des fidèles à la démographie urbaine et suburbaine, l’évidence s’impose d’une désaffection pour la religion de nos pères. Certes la déchristianisation de l’Europe occidentale remonte loin dans le temps. Elle n’épargne ni l’Italie, ni l’Espagne, ni le Portugal, ni l’Irlande, et pas davantage la sphère du protestantisme.

Elle ne doit pas inciter à la désespérance : dans le vaste monde, le christianisme gagne plus de fidèles qu’il n’en perd au septentrion de la vieille Europe évangélisée il y a quinze siècles sur les ruines de l’Empire romain. Les pratiquants de l’Église de France sont plus fervents qu’aux époques où sévissait un cléricalisme routinier, parfois obtus. Les vocations obéissaient souvent à des considérations sociales. Les châteaux et la bourgeoisie produisaient des évêques, la paysannerie des curés de campagne. L’Espagne se remet mal d’avoir fabriqué en série, après son Siècle d’or, des fonctionnaires cléricaux aussi coûteux que stériles. Nos prêtres sont d’un niveau intellectuel et d’une altitude morale sans équivalent depuis le concile de Trente. Reste qu’ils se font rares.

Un fil s’est rompu au début des années soixante, la culture catho n’est plus majoritaire dans les inconscients. Même en imaginant un regain de la foi comme celui du XIXe siècle impulsé par Chateaubriand, Lamennais, Lacordaire et consorts, il manquerait un maillon à la chaîne. Un maillon culturel, au sens large. Le parfum du catholicisme (c’est la formule du cardinal Newman) nimbait les désirs, il les tirait vers le ciel étoilé.

Au-delà de cette perte en ligne, poétique si l’on veut, c’est tout un héritage spirituel et moral qui sombre dans l’oubli. L’examen de conscience pour ne pas s’abuser sur les mécanismes du mal. Le sens du pardon et du remords. Une qualité d’espérance qui dispose à convoiter l’éternité au lieu de patauger dans l’immanence. Également le sens de la mémoire. Dans l’église aux portes désormais closes de mon village, une cohorte de pieux a traversé le temps ; elle escortait mes envies vagues, encore que sincères, de m’approcher du divin. Voilà pourquoi, cet été, entre une partie de foot et un apéro, je me suis replongé dans la lecture de Mauriac. Pour me sentir un peu moins orphelin.

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