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La Belgique où règne une extension permanente du domaine de la mort...

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D'Erwan Le Morhedec ("Koz") sur son blog :

L’extension permanente du domaine de la mort

Et la mécanique ordinaire se met en œuvre, comme s’il s’agissait de suivre le plan convenu à l’avance. Une checklist. Cocher la case livre, la case ADMD, le départ à l’étranger, les matinales et la pression de l’émotion. Et cet argument, toujours, du moins-disant éthique. Puisque le pays voisin l’autorise, pourquoi ne le faisons-nous pas ? Comme si la mort, la vie, la dignité d’un être se décidaient au jeu du forum shopping. Une écrivaine, Anne Bert, a choisi de rejoindre la Belgique pour s’y faire donner la mort, au stade où elle considère que sa dignité n’est plus assurée. Elle n’est pas en phase terminale mais refuse de vivre davantage. Ce serait son choix, un choix personnel qu’il conviendrait de respecter. C’est ainsi qu’on nous le présente, c’est pourtant un peu plus que cela. C’est aux noms de tous les autres qu’il faut interroger cette démarche.

Car oui, c’est un peu plus que son choix, puisqu’elle a décidé de le médiatiser. C’est un peu plus que son choix puisqu’elle a décidé d’appeler de ses vœux un changement de législation. Peu importe que la France en ait si souvent débattu, peu importe la nature de nos débats éthiques et parlementaires. Avec le secours médiatique et les bons soins de la Belgique, il s’agit d’aller plus loin, encore plus, toujours plus loin, vers le seul but véritable de cette action militante depuis plus de vingt ans : obtenir le droit, à tout moment de sa vie, en phase finale ou non, malade ou pas, de se faire donner la mort.

Je lis qu’Anne Bert dénonce la loi française. Dans Le Parisien, elle est en colère contre « une loi hypocrite », la France « proscrivant seulement l’acharnement thérapeutique ». Faut-il donc travestir cette loi pour en obtenir la révision ? Après déjà les élargissements dus à la loi Leonetti, ouvrant la possibilité d’une sédation jusqu’à la mort, la révision de cette loi par la loi du 2 Février 2016 « créant de nouveaux droits en faveur des malades et des personnes en fin de vie » est allée bien au-delà. Désormais, l’article L1110-5-5 du Code de la Santé Publique prévoit ceci, qui vient encore s’ajouter aux possibilités antérieures :

Un malade peut donc, quand bien même il n’est pas en phase finale, demander une sédation finale jusqu’à une mort qui interviendra à brève échéance. Un malade qui ne peut plus s’alimenter seul peut demander l’arrêt de l’alimentation, puisqu’aussi bien l’article L1110-5-1 du Code de la Santé Publique range l’alimentation et l’hydratation artificielles au rang des « traitements » qui peuvent être arrêtés. La sédation, elle, « est mise en œuvre » à la demande du patient : ce n’est pas une possibilité, elle droit l’être. C’est bien autre chose qu’une simple opposition à l’ « obstination déraisonnable » (ce que le public connaît sous le nom d’acharnement thérapeutique). C’est le dernier état de notre législation, une législation qui laisse au demeurant ouverte la possibilité d’une interprétation extensive. Que signifient « à court terme », « susceptible de » ? Quelle est cette « souffrance insupportable » ? S’agit-il seulement de la souffrance physique, ou avancera-t-on une souffrance morale ?

Ce que la loi française n’autorise pas, c’est la piqûre létale, la mort dans l’instant. C’est le suicide assisté.

Et l’on nous demande pourtant d’aller plus loin.

On nous demande de nous aligner sur le droit belge. Belgique dans laquelle non seulement le cocktail lytique est en usage, pour une « euthanasie active » (la mort immédiate) mais où règne une extension permanente du domaine de la mort. Ce furent d’abord les personnes majeures en 2002, puis les mineures, d’abord en fin de vie puis à tout moment de la vie, puis ce que l’on appelle les « déments » (cela concerne, notamment, les personnes atteintes d’Alzheimer), et des cas de plus en plus large qu’une Commission de contrôle hors de contrôle n’a eu de cesse d’accepter. Des jumeaux, nés sourds et menacés de devenir aveugles, et qui estimaient que la perspective de ne plus se voir était une souffrance insupportable. Anne G., 44 ans, anorexique et violée par son psychiatre. Un détenu malade. Ou Nathan Verhest, 44 ans, après une opération de changement de sexe raté. Mais encore d’autres cas, qui ne sont pas tous allés jusqu’à leur terme. Ainsi de Laura Emily, 24 ans, qui a sollicité une euthanasie (acceptée) en raison de son état dépressif. Ou encore Franck Van Den Bleekenn, détenu en bonne santé physique qui estimait que sa détention était une souffrance psychique insupportable.

Il n’y a pas de fatalité, ni de nécessité, à nous aligner sur l’état de dérive belge. Nous pouvons être satisfaits d’une législation qui est allée jusqu’au plus lointain compromis admissible. Compromis qui va au-delà de mes convictions, mais qui est l’état de la loi.

Car il ne s’agit pas seulement de choix personnels.

Nous vivons en société. Nous ne sommes pas autant de monades juxtaposées, aux existences parallèles et suffisantes. Nos choix impliquent d’autres êtres. Parce qu’il y a toujours un soignant qui devra procéder à l’injection mortelle. Parce que nos choix influent sur ceux des autres, depuis cette revendication d’une mort « dans la dignité », vraie claque au visage de ceux qui entendent vivre et, dans leur maladie, se voient relégués encore dans l’indignité.

Cette progression du domaine de la mort est l’abandon concomitant de la compassion et de la fraternité. L’empathie affichée envers la revendication légitime de dignité masque notre terreur devant un sort qui pourrait être le nôtre, et le soulagement de voir abrégée l’épreuve de l’autre – cette épreuve que nous ne supportons pas de voir. C’est la progression de la société individualiste, personnelle, éclatée. Plus l’euthanasie avance, plus recule le souci du respect de la dignité humaine dans la vie, dans le soin. La mission de l’Homme est pourtant là : dans la préservation ou la restauration de la dignité ressentie par le soin, l’estime, l’amour. Il est tragique de voir une société qui ne sait plus comment assurer sa fraternité, assurer la dignité, qu’en donnant la mort.

Que deviendront les petits, les faibles, faibles physiquement ou faibles de caractère ? Que deviendront ceux que l’on aura convaincus de l’indignité de leur vie, de son inutilité ? A quoi se résumera ce prétendu choix pour eux, sous la pression de la société, des proches… et de la comptabilité ? Ce sont eux, les petits, les sans-grades de la société de la finance et de la performance, eux, les fragiles, que nous devons protéger. C’est là la mission d’une société fraternelle, et celle du législateur.

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