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Immigration : pourquoi le pape François a raison (suite)

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Nous avons relayé la première partie de cette note d'Henri Hude; voici la seconde partie :

Pourquoi François a raison (2). La question de l'immigration

Quelle méthode adopter pour traiter le sujet de l’immigration musulmane ?

En Europe, nous mélangeons deux sujets : celui de l’immigration, celui du fondamentalisme musulman. Rien d’étonnant : les immigrés viennent souvent de pays musulmans. Mais ils sont aussi chrétiens, bouddhistes, ou sans religion. De tous ceux-là, on n’entend pas beaucoup parler. Et pourtant, toute immigration est une question politique importante, même provenant de pays proches par la culture. L’expérience l’a montré en France durant l’entre-deux guerres, avec les réactions à l’immigration venue d’Italie. Distinguons donc les deux sujets, isolons les problèmes spécifiques que chacun pose, et puis réassocions-les. Ainsi obtiendrons-nous une intelligence complète et concrète des problèmes. Mais dans quel ordre prendre ces deux sujets ?

S’il n’y avait pas l’immigration, l’islam serait-il en France un sujet de discussion politique ? Assurément, beaucoup moins – sauf s’il y avait quand même des attentats. Par contre, même sans dimension musulmane, l’immigration serait un sujet important. Preuve : les Etats-Unis, où la société réagit à l’immigration latino-américaine en majorité catholique. L’islam n’est donc pas la même chose que la question de l’immigration en Europe. Il est une seconde question qui rend plus complexe celle de l’immigration. C’est donc cette dernière qu’il faut par étudier d’abord, séparément, en faisant méthodiquement abstraction de l’islam – qu’il faudra ensuite (article 3) intégrer avec ses spécificités pour affiner les résultats obtenus.

1° Il est absurde de vouloir conserver le niveau de prospérité avec une démographie qui ralentit, c’est-à-dire sans enfants et/ou sans immigration.

Parlons d’abord d’économie (1° & 2°). La croissance économique de la seconde moitié du XXe  siècle a été tirée par la démographie, notamment par la population en âge de travailler. Cette base de toute croissance économique, trop souvent négligée, a été le moteur de nos économies, la corde de rappel qui nous a fait sortir de toutes les crises. Ce moteur est éteint. Dans certains pays comme l’Allemagne, il fonctionne en marche arrière. Le Japon, en stagnation depuis plus de vingt ans, montre ce que devient une économie, même hyper innovante, quand la démographie ne suit pas. On peut d’ailleurs se demander si un pays peut rester indéfiniment créatif et dynamique, avec une population vieillissante.

De même pour les systèmes sociaux. Un système de retraite marche très bien quand les cotisants sont beaucoup plus nombreux et plus riches que les pensionnés. Sans croissance ni économique ni démographique pendant une génération, c’est l’inverse. Que le système soit public ou privé n’y change rien : les fonds de pensions à l’américaine se retrouvent avec des investissements (les cotisations capitalisées des cotisants) qui ne couvrent plus leurs passifs (les prestations futures). Il faut alors ou bien combler le déficit avec de l’argent public, ou bien diminuer les prestations. Pour les systèmes par répartition, le déficit annuel doit être financé par de la dette, ou par une hausse des cotisations, ou une baisse des prestations (diminution de leur montant, ou du nombre des bénéficiaires, en décalant l’âge de la retraite). En France, une bonne partie de l’ajustement du système de retraite s’est déjà faite de manière discrète par la diminution des droits futurs des cotisants actuels. L’assurance santé répond à peu près à la même loi, sachant que jeunesse et bonne santé sont assez bien corrélées.

 

L’immigration apporte principalement des travailleurs actifs. Ils contribuent donc à la fois à la croissance économique et au système social –  à la nuance près de leur niveau de formation et de leur taux de chômage. Fort peu de gens se plaignent, et c’est raison, de l’arrivée dans le pays de gens formés et actifs.

Ainsi quand la démographie naturelle est pauvre, on ne peut maintenir ni croissance économique, ni prestations sociales généreuse sans avoir recours à l’immigration.

Reste évidemment l’idée de soutenir la famille, c’est-à-dire de donner l’envie aux Français d’avoir librement plus d’enfants. Il s’agit là d’une politique beaucoup plus fondamentale, qui revient à inverser la tendance séculaire et mondiale qui veut que la prospérité consume cette ressource première qu’est la famille. La faisabilité d’une telle politique correspond à un renouveau de l’humanisme et du rapport de l’homme à sa nature. Soit une problématique à beaucoup plus long terme qu’un simple jeu sur les vannes de l’immigration.

En attendant, l’une des questions de justice, au moins aussi graves que celle de l’immigration, et dont personne ne parle, c’est celle de la justice intergénérationnelle. Moins nombreux que prévu, moins riches, vivant dans une économie en stagnation, les jeunes actifs doivent financer un modèle trop généreux sachant très bien qu’ils ne bénéficieront que de prestations diminuées.

Vouloir des choses contradictoires, c’est se condamner à des souffrances sans remèdes. Se plaindre de ces souffrances et s’en prendre aux immigrés comme s’ils en étaient la cause, sans vouloir mettre fin à la contradiction, c’est un comportement absurde et injuste. Et chacun voit aussi que l’islam est neutre en lui-même par rapport à ces problèmes.

2° L’immigration est l’une des modalités de la concurrence mondiale

L’immigration libre équivaut à la mise en concurrence des peuples pour l’accès à l’emploi sur un marché mondial du travail. Cette mise en concurrence est désormais en grande partie inévitable. Mais comme toute mise en concurrence, on peut comprendre que ceux qui en pâtissent cherchent à la réduire, surtout quand la mondialisation économique contourne la solidarité et la réglementation nationales. Si les pouvoirs publics ne savent pas maintenir par d’autres moyens la solidarité, ils tolèrent un déséquilibre excessif entre le capital et le travail[1].  

Ces réactions nous placent encore une fois face à nos contradictions volontaires.

Les Français, en élisant Emmanuel Macron, ont choisi de mieux intégrer la France dans la mondialisation libérale. De plus, ils adoptent dans leur majorité un modèle familial très malthusien, en partie par contrainte économique, mais pas uniquement. Un tel malthusianisme trouve sa justification dans un libéralisme culturel fondamental, celui-là même qui fait le fond d’un libéralisme économique hard, dont ils rejettent les effets anti-solidaires, voire le principe même : contradiction.

Beaucoup de Français n’aiment pas la mondialisation parce qu’ils pensent qu’ils vont y perdre. Et l’immigration n’est qu’une modalité de la mondialisation. De ce pessimisme faut-il déduire qu’ils sont défaitistes ? Apparemment oui. En général, on refuse la concurrence quand on se sent faible et inadapté. Or les Français pensent à raison que leurs institutions, leur stratégie doivent encore s’adapter à une compétition mondiale, dans des industries nouvelles. Tant que reste insatisfait ce besoin de modernisation et de vision d’avenir, la défiance est logique.

Et pourtant, elle n’est pas d’abord défaitisme ou prudence. Les Français sont aussi très justement fiers. Ils se savent un peuple intelligent et inventif. Ce refus apparent de l’universalité, chez un peuple culturellement pétri d’universalité, n’est pas normal. Il n’est pas explicable autrement que comme l’exigence d’une universalité supérieure. Et supérieure à quoi ? Supérieure à une universalité individualiste et financière.

Le repli sur la Nation peut avoir un côté tribal et particulariste pour une minorité de Français désespérant de la France, ou de réactionnaires absolus n’ayant jamais cru en ce que représente l’Occident depuis le miracle grec. Mais pour une grande majorité, je pense qu’il exprime la foi en l’universel, à travers l’appel à cette Nation dont la culture est liberté, la liberté raison, la raison étant rapport à l’universel. Ce repli apparent exprimerait donc paradoxalement la demande et l’espoir d’une renaissance de l’universel en France, à un niveau supérieur à la version anglo-américaine de la mondialisation. Il postule inconsciemment que l’humanisme français a quelque chose à dire et doit s’exprimer en propositions nouvelles, politiques et économiques. La France est un pays de raison forte et de haut idéal. Elle ne changera pas. De ce point de vue, l’immigration ne fait que la soumettre à une pression créatrice.

Encore une fois, ce problème du vieillissement de nos institutions, ces germinations patientes de notre culture, n’ont rien à voir en tant que tels avec l’islam. Immigration et islam sont donc bien deux problèmes distincts. Ils se combinent ensuite à un plus haut niveau de complexité. Les politiciens démagogues jouent un jeu malhonnête quand ils entretiennent la confusion.  

Le pape François a donc raison de ne pas accepter d’entrer dans ce type de jeu. Il a raison de poser le problème aux seuls niveaux acceptables, celui d’une culture familiale et celui d’une justice mondiale parvenant à articuler le jeu du marché avec celui des solidarités nationales, locales, avec l’action des autorités étatiques (démocratiques), dans le respect des identités culturelles.

Il s’agit de retrouver une cohérence d’ensemble, sans doute à partir d’un renouveau de la tradition humaniste du continent. Le christianisme en fait évidemment partie. La défense des valeurs chrétiennes, c’est donc surtout l’effort pour participer à l’invention des formules justes et pacifiantes de l’avenir.

3° Il est parfois absurde et parfois non absurde de craindre que l’immigration vienne compromette la sécurité générale d’un pays.

Il y a des criminels dans toutes les classes de la société, mais la délinquance de base est toujours plus élevée dans les classes les plus pauvres, pour des raisons assez triviales. Les immigrés étant majoritairement pauvres, il est normal qu’ils produisent aussi une proportion élevée des délinquants et de l’insécurité. Immigration, insécurité : c’est un déni de nier la corrélation entre les deux phénomènes, mais c’est une erreur et une injustice que de faire du premier la cause essentielle du second.

L’immigration modifie la composition des pays d’accueil. Pour que cette modification soit vécue positivement et non comme un danger, une agression, ou fantasmée en peur de disparition, il doit exister un principe spirituel (philosophique ou religieux) suffisamment fort pour fonder l’adhésion à des principes communs. Ce n’est pas d’abord aux immigrés de produire cette culture. Si elle n’existe pas, et si la culture de liberté du pays d’accueil se dégrade en nihilisme, les immigrés vont se replier sur leur culture d’origine. Comment pourrait-on vouloir qu’ils n’en aient aucune ou leur imposer un nihilisme moralisateur ? Emigrer, c’est savoir qu’on aura à vivre de deux cultures, celle que l’on a reçue en premier et celle qu’on a choisie dans une certaine mesure, et c’est un équilibre difficile.

C’est à la culture européenne et française de produire les conditions de la paix et d’un progrès pour tous. C’est à elle de produire les conditions d’un renouveau de la conscience de concitoyenneté. Il y faut un grand projet commun, la vision d’une politique juste, des projets rassembleurs et auxquels tous soient fiers de participer.

Sans ce renouveau culturel, sans cette invention politique, sans cette nouvelle justice économique, l’immigration ne peut en effet qu’activer, de part et d’autre,  toutes les vieilles peurs et haines tribales[2](« on va se faire manger » ou « on va les manger »). Un pays occidental (ou autre) qui tombe dans cette lutte tribale est en réalité déjà mort.

Donc, ne pas subir une logique de guerre tribale, dont la cause ne se trouve pas dans l’immigration en elle-même, mais dans la dégradation de la culture des pays d’accueil – dont celle de notre pays.  

Si la culture d’une nation européenne se laisse réduire à un mélange conflictuel de nihilisme militant et de particularisme fermé, sa puissance intégratrice est forcément voisine de zéro et les différentiels démographiques y sont forts. On s’installe alors face aux individus et communautés immigrés dans une situation de choc, non des civilisations, mais des barbaries postmodernes. 

Dans le genre humain, le souci de sécurité se traduit instinctivement par une recherche d’homogénéité. On évitera par exemple de grandes inégalités sources de tensions. Si l’union fait la force, la division fait la faiblesse, donc l’insécurité. Toute pluralité nouvelle, tant qu’elle n’est pas devenue un facteur d’union supérieure, constitue un amoindrissement d’unité, potentiellement une division, qu’un adversaire pourrait exploiter. De là réticences ou appréhensions face à toute immigration importante. On comprend ainsi que toute politique d’immigration, pour ne pas être anxiogène, doit être accompagnée par un authentique développement culturel renforçant la confiance en soi, la bienveillance et la force de la culture d’accueil, son potentiel universaliste et sa culture familiale.

La peur de l’immigration est rendue inévitable quand notre culture de liberté évolue vers toujours plus d’individualisme libertaire, à base nihiliste, sans rien d’authentiquement humaniste.

Assurément, la « distance culturelle » peut rendre difficile la coexistence quotidienne, la prise de décision commune, le sentiment de faire ensemble communauté politique et civilisation. Mais souvent, les Français ne se rendent pas compte à quel point ils ont trahi et oublié cette culture, qu’ils enjoignent aux immigrés de respecter. Elle est comme une fleur coupée, sans racines. Ce qui leur en reste, ce sont des habitudes, auxquelles ils sont attachés, par habitude. Comme si nous habitions des lieux et des institutions dont nous ne décryptons plus le sens tout en espérant le réinventer.

Si nous voulons exiger le respect de notre culture, commençons par la respecter nous-mêmes, soyons-lui fidèles et vivons-en : culture classique, culture chrétienne, culture des grandes Lumières, etc. Ou alors, ne parlons pas de respect dû à notre culture. Parlons plutôt de préservation de notre confort, ou de désir qu’on ne nous dérange pas dans nos habitudes et nos souvenirs, ou plutôt nos amnésies volontaires.

Si donc on pense (à raison) qu’il y a quelque chose à défendre, alors il faut tout réinventer. L’Occident, pas plus que le catholicisme, ne sont des mouvements conservateurs, et aujourd’hui comme à toute époque, ils doivent être à la hauteur de ce mouvement d’innovation et d’humanisme dans lequel ils ont lancé le monde, sans doute pour toujours.  

Il est inévitable que, faute de pensée humaniste et chrétienne solide, les traditions culturelles soient comprises comme une « identité » formée des mythes propres à une tribu « occidentale » et réductibles à sa particularité psychophysique.  

Le pape François a donc raison de ne pas entrer dans cette logique de guerres tribales, et de refuser la réduction du catholicisme à un élément de pure barbarie, celui d’une simple identité tribale historique. Il n’y a dans la défense d’une telle « identité », souvent malthusienne et riche, contre des pauvres plus familiaux, aucune espèce de défense authentique des « valeurs chrétiennes ». Ce serait un suicide spirituel pour l’Eglise que de s’enfermer dans cette logique, qui scandaliserait le monde non occidental sans rechristianiser l’Occident.

Les deux tiers des catholiques ne sont pas des citoyens de l’Europe ou des USA. Beaucoup sont des immigrants. Beaucoup sont des pauvres.  Le pape conteste la philosophie libertaire individualiste, ainsi que l’économie non-sociale ou antisociale de marché. Il reconnaît pleinement la nécessité des Etats et des nations. Mais il n’entre pas dans une logique barbare. Espèrerait-on le voir mobiliser la foi au Christ pour défendre une culture libérale niant ses racines chrétiennes, et même philosophiques ? Ou pour affirmer le particulier contre l’universel, alors que « catholique » signifie universel ? Le pape fait le pari de la fécondité des peuples européens, celui de l’esprit éclairé humain et chrétien, pour imaginer un autre monde, accordant nations et mondialité, marché et solidarité, foi forte et tolérance.

A SUIVRE

[1] Il n’est pas étonnant dans ces conditions que réapparaisse une nouvelle lutte des classes. Dans cette lutte le nouveau prolétariat considère les immigrés avec un regard ambigu. La portion du prolétariat qui vote Le Pen voit surtout en eux des concurrents économiques, dont la présence incarne un ordre rejeté. Ce rejet dont ils font l’objet en fait de plus, presque automatiquement, des alliés politiques pour les forces de la mondialisation libérale. L’autre portion du prolétariat, qui adhère au populisme de gauche, les regarde au contraire avec sympathie comme des alliés naturels pour leur front de classe.

[2] Il n’y a rien de mal en soi dans la tribu, qui n’est qu’une extension, un buissonnement de  la famille. Mais la cité n’est pas la même chose que la famille ou la cité. Il y a dans la cité, dans l’Etat ou dans la nation un nouveau genre de bien commun, qui englobe et dépasse celui des tribus. Aristote, Politique, Livre I, ch.1 & 2.

Commentaires

  • Quand une population est en repli démographique, c'est aggraver son suicide que d'y importer massivement des populations allochtones.
    Ce que le pape (ou le diable et son train) peut (peuvent) en penser ne change absolument rien à une évidence pareille.

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