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Il a suffi de quinze ans pour que l'euthanasie soit banalisée en Belgique

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De Loup Besmond de Senneville sur le site du journal La Croix :

En quinze ans, l’euthanasie s’est banalisée en Belgique

Initialement conçue comme une loi d’exception, l’euthanasie, adoptée en 2002 par la Belgique, y est considérée comme un acte de plus en plus banal.

Si l’opinion publique y est très favorable, des professionnels de santé émettent des doutes quant à l’extension continue de cette pratique.

« Une pente glissante. » Quand on l’interroge sur l’évolution de la mise en pratique de l’euthanasie dans son pays, Marc Desmet, jésuite et chef d’un service de soins palliatifs dans l’un des plus gros hôpitaux de Belgique, à Hasselt, répond sans hésiter. Quinze ans après la dépénalisation de l’euthanasie, ce médecin flamand ne peut que constater l’évolution de la loi (1).

Initialement conçue, en 2002, comme une possibilité ouverte aux personnes souffrant de manière insupportable et constante d’une maladie grave incurable, elle n’a cessé, depuis, de s’élargir : les personnes atteintes de troubles mentaux représentent ainsi 19 % des patients euthanasiés, et il est possible depuis 2014 d’euthanasier les mineurs, même s’ils ne sont pas en mesure de donner leur consentement. Quant aux chiffres – 15 000 personnes au total ont été euthanasiées –, ils n’ont cessé d’augmenter, passant de 235 euthanasies en 2003, à 2024 en 2016 (soit 2 % des décès dans le pays).

Une pression sociétale forte

Pour réfléchir à ces évolutions, plusieurs chercheurs se sont réunis en novembre 2017 à l’université d’Anvers, pour un colloque entendant établir un bilan – critique – de quinze années d’application de cette loi dans le pays. Cet état des lieux était organisé alors que les Belges débattent depuis plusieurs semaines à une nouvelle évolution de la loi, pour permettre « aux personnes âgées qui ont le sentiment d’une vie accomplie », aussi appelées « fatiguées de vivre », même si elles ne souffrent d’aucune pathologie, d’accéder à l’euthanasie.

Sept Belges sur dix sont favorables à une telle évolution, selon un sondage RTL/Le Soir/Ipsos publié à la mi-septembre, ce dont se réjouit Jacqueline Herremans, avocate et présidente de la branche belge de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD). Elle se félicite aussi d’un « changement de mentalités » concernant la mort, ainsi que de la « plasticité » de la loi, qui a permis les évolutions des dernières années : « le législateur n’a pas figé les concepts, par exemple en ne définissant pas ce qu’est une infection grave et incurable. »

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C’est précisément cette plasticité qui ne cesse d’inquiéter les opposants, dont Carine Brochier, directrice de l’Institut européen de bioéthique. « Alors que la loi était conçue comme une exception, il est devenu normal de se faire euthanasier, déplore-t-elle. La pression sociétale est énorme, et la société belge ne débat pas. Ce n’est pas notre culture, y compris philosophique. » Il demeure néanmoins un cercle où les avis sur l’euthanasie ne sont pas aussi homogènes que dans le reste de la société belge : celui des professionnels de santé.

 

Des cas choquants

Ces dernières années, plusieurs personnalités ont ainsi exprimé leurs doutes sur la « boîte de Pandore » que constituerait ainsi la loi de 2002. Le cas de Laura Emily, une jeune femme de 24 ans souffrant de dépression et ayant obtenu en 2005 l’autorisation d’être euthanasiée – avant, finalement, d’y renoncer –, a par exemple poussé Ariane Bazan, professeur de psychologie clinique à l’université de libre de Bruxelles, à élever la voix. « L’histoire de Laura m’a profondément choquée. Cette jeune femme n’était en rien un cas médical désespéré », se souvient-elle.

Cette chercheuse en neuropsychanalyse, qui tient à préciser qu’elle n’est pas catholique, assume parfaitement son opposition : « Les psys sont là pour dire à ceux qui sont en face d’eux qu’ils vont s’en sortir, que la situation n’est jamais désespérée, que la personne est supportable contrairement à ce qu’elle pense. Mais si l’on introduit l’euthanasie dans cette relation, cela change tout ! » Elle fait part d’un « grand mécontentement » chez les thérapeutes. Un mouvement que l’on retrouve aussi chez certains médecins, notamment à propos de l’extension de l’euthanasie sur des personnes « fatiguées de vivre ».

Encourager les soins palliatifs

« Pour moi, dire oui à ce type de personnes, tout comme à une personne dépressive, reviendrait à l’abandonner à son propre sort », explique ainsi le docteur Jacqueline Van De Walle. Généraliste à Louvain, cette jeune médecin trentenaire fait régulièrement face à des demandes d’euthanasie similaires de la part de ses patients. Elle les refuse systématiquement.

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Quant aux malades souffrant en fin de vie, elle leur propose d’accéder à des soins palliatifs, soit à domicile soit à l’hôpital. « Je leur promets toujours que si les soins palliatifs ne parviennent pas à atténuer leurs souffrances, je m’engage à ne pas les prolonger. Mais cela ne m’est jamais arrivé. » Et si c’était le cas ? « Jusqu’alors, j’ai toujours refusé de pratiquer l’euthanasie. Cependant, je ne l’exclus pas par principe. Mais je ne sais pas comment je réagirais. C’est quand même un acte très grave qui laisse une empreinte sur un médecin. »

Une option thérapeutique

Un point de vue frontalement contredit par ses confrères qui choisissent de franchir le pas. « Je vis cela très bien, sans aucune perturbation émotionnelle », assure ainsi le docteur Léon Constant. Depuis 2002, ce médecin généraliste, membre de l’ADMD, qui exerce à Aubel, pratique régulièrement des euthanasies. S’il dit recueillir plusieurs demandes par mois, il affirme que seule une sur dix va jusqu’au bout.

À ceux qui lui disent que le rôle d’un médecin est de soigner et non de tuer, il réplique : « De mon point de vue, l’euthanasie fait partie de l’arsenal thérapeutique, au même titre que les soins palliatifs ou la sédation terminale. » Il est très favorable à l’extension de la loi. « C’est au patient, et non à moi, de dire si sa souffrance est inapaisable. Quand un patient dépressif vient, que devrais-je faire ? Sortir un énième antidépresseur ? Le suicide est un acte très solitaire. Quand on se fait euthanasier, au moins, on se fait accompagner. »

La question du non-sens

À l’hôpital de Hasselt, le père Desmet constate : « D’un point de vue moral, on a clairement opéré un glissement de l’euthanasie au suicide assisté… On va se retrouver à pouvoir euthanasier des personnes qui ne sont pas malades. » Le médecin jésuite ne pratique jamais d’euthanasie, mais il lui arrive d’en accompagner. Dans son hôpital, qui comprend un millier de lits, il estime qu’entre 10 et 15 patients accomplissent chaque année cette démarche jusqu’au bout.

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« Il est clair pour moi que ceux qui demandent aujourd’hui des euthanasies ne veulent pas tant éviter la douleur, mais plutôt le non-sens. Ils ne voient plus pourquoi ils passeraient du temps à vivre, notamment parce que pour eux, la dépendance vis-à-vis de leurs proches n’aurait aucun sens. Mais l’euthanasie ne résout pas tout. À nous d’aider les patients qui veulent en finir à retrouver du sens. »

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Six autres pays où l’euthanasie ou le suicide assisté sont légaux

Aux Pays-Bas, l’euthanasie et l’aide au suicide sont dépénalisées depuis 2002. La demande du patient doit être volontaire, ses souffrances insupportables et sans perspectives d’amélioration. L’euthanasie est possible pour les enfants à partir de 12 ans.

En Suisse, le code pénal autorise l’assistance, médicale ou non médicale, au suicide en l’absence de « mobile égoïste ». Dans les faits cette autorisation du suicide assisté est mise en pratique par cinq associations, et non par les médecins.

Au Canada, l’euthanasie et le suicide assisté ont été légalisés en 2016, accessibles aux « adultes consentants et responsables, souffrant d’une maladie grave, incurable et irréversible, et dont la mort est raisonnablement prévisible ».

Six États américains autorisent quant à eux la pratique du suicide assisté (Californie, Oregon, État de Washington, Vermont, Colorado, Montana).

En Australie, le Parlement de l’État de Victoria (sud-est de l’Australie) a adopté la semaine dernière un projet de loi autorisant l’euthanasie, devenant le premier État australien à légiférer sur cette question.

En Amérique latine, la Colombie a dépénalisé l’euthanasie de facto à la suite d’un arrêt de la Cour constitutionnelle (1997), et de directives du ministère de la santé entrées en vigueur en 2015.

Loup Besmond de Senneville

(1) La question de pratiquer l’euthanasie dans des établissements catholiques oppose les supérieurs de la congrégation des Frères de la Charité avec leur branche belge. Dans les quinze hôpitaux psychiatriques qu’ils gèrent dans le pays, les frères belges autorisent en effet la pratique de l’acte euthanasique. Contre l’avis de leurs supérieurs et de Rome. Une réunion de conciliation devrait se tenir à Rome dans les prochaines semaines pour tenter de trouver une issue à la crise.

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