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Le pari bénédictin

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Un itinéraire au rebours du christianisme post-moderne et de la tentation protestante dont Jean Guitton a montré qu’elle a toujours guetté l’Eglise catholique : aujourd’hui plus que jamais. Lu sur le nouveau site web du mensuel « La Nef » :Dreher.jpg

Rod Dreher est un journaliste américain renommé qui tient un blog sur The American Conservative. Converti au catholicisme (1993) puis à l’orthodoxie (2006), il a publié aux États-Unis un essai qui a connu une forte audience, Le Pari bénédictin, traduit en français en septembre dernier (1). Nous l’avons longuement rencontré, il tient un discours stimulant qui appelle au débat. 

La Nef – Vous êtes passé du protestantisme au catholicisme puis à l’orthodoxie : pourriez-vous nous expliquer votre itinéraire ?

Rod Dreher –Je n’étais pas un protestant très pratiquant : nous allions à l’église pour Pâques et pour Noël, mais c’était à peu près tout. Adolescent, j’ai rejeté en bloc le christianisme, auquel je reprochais sa mollesse et son esprit bourgeois. Etre chrétien signifiait adhérer à une sorte d’idéologie thérapeutique, réconfortante pour l’esprit mais en aucun cas exigeante. La vraie foi ne pouvait s’y apparenter. Les seuls chrétiens passionnés que je rencontrais étaient des fondamentalistes, dont l’esprit anti-intellectuel et les idées étroites me rebutaient franchement.

A l’été 1984, âgé de 17 ans, je me suis retrouvé à faire un tour d’Europe en car. Ma mère avait gagné un ticket à la loterie de notre paroisse, et m’y avait envoyé à sa place. Je voulais voir Paris, marcher dans les traces de mon héros d’alors, Ernest Hemingway. En chemin, nous nous sommes arrêtés à la cathédrale de Chartres. Je suis entré sans grande conviction, m’attendant à trouver un vieil édifice sans intérêt. Mais j’y ai rencontré Dieu. Rien, dans mon expérience de jeune Américain du XXe siècle, ne m’avait préparé à la magnificence spirituelle de ces pierres et de ces vitraux médiévaux. Ma reconversion n’a pas été immédiate, mais c’était le départ de ma quête. Je savais que Dieu existait et qu’Il m’appelait.

J’ai résisté à Sa grâce pendant sept ou huit ans encore, puis j’ai compris que je désirais le Christ par-dessus tout, bien au-delà de mes désirs égocentriques, et je me suis converti. J’ignorais tout de l’Eglise orthodoxe, et je n’en voyais qu’une véritable : l’Eglise catholique romaine. En 1993, j’y ai été reçu lors de la Vigile pascale à Washington. Sans m’en rendre compte, j’ai alors lié ma nouvelle foi catholique à mes convictions politiques : il me plaisait de faire partie des cercles conservateurs catholiques de Washington et de New York, de m’engager sur les champs de bataille religieux et politiques.

Ce que j’ignorais, c’est que ma conversion était avant tout intellectuelle. En 2001, alors journaliste au New York Post, j’ai beaucoup écrit sur les scandales d’abus sexuels dans l’Eglise. Je m’imaginais que ma foi résisterait à l’épreuve, parce que j’avais tous les arguments théoriques pour l’appuyer.

 

Erreur fatale. Enquêter sur ce sujet terrible, m’enfoncer dans cet enfer, a lentement et douloureusement détruit ma foi catholique. Enragé par ces injustices, heurté par le silence de ces évêques qui pourtant savaient, choqué par leur immobilisme, j’ai sombré. En trois ans, j’en étais venu à la conclusion que mon salut ne dépendait pas de ma communion avec Rome.

J’ai traversé cette période douloureuse aux côtés de ma femme. Nous étions tristes, nous avions peur, nous en voulions à l’Eglise catholique, mais cela ne remettait pas en cause notre attachement au Christ et à l’Eucharistie : tout naturellement, nous nous sommes tournés vers la liturgie orthodoxe. Y retrouver la beauté des sacrements et la présence réelle du Christ a été un véritable soulagement. Et c’est en 2006 que nous avons décidé d’entrer pleinement dans l’Eglise orthodoxe.

N’allez pas croire que je me fasse la moindre illusion sur sa perfection. Aucune Eglise n’est exempte de péché. Pour être franc, intellectuellement, je ne suis pas capable de décider laquelle, de l’orthodoxe ou de la catholique, est le plus près de la vérité. Mais j’ai compris que le salut n’était pas dans le syllogisme ; qu’il était dans la relation personnelle à Jésus-Christ. Si j’ai commis une erreur en changeant d’Eglise, je prie pour que Dieu m’accorde Sa pitié. Pourtant, j’ai la conviction d’être devenu un meilleur catholique en devenant orthodoxe. Il y avait trop d’orgueil dans mon catholicisme, trop d’idolâtrie dans ma relation à l’institution. Dieu m’en a libéré, et je L’en remercie. En fin de compte, le problème venait moins de l’Eglise que de moi.

Depuis que je suis devenu orthodoxe, j’ai retrouvé mon amour pour le catholicisme. J’espère pouvoir désormais contribuer à bâtir autant de ponts qu’il est possible entre les Eglises latines et orthodoxes. Après tout, je reste un Occidental, et je crois profondément que l’avenir de ma civilisation dépend de la force de l’Eglise romaine.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans l’Orthodoxie et quel rapport entretenez-vous avec la liturgie byzantine ?

On se rend compte de la pauvreté du culte occidental (qu’il soit catholique ou protestant) lorsqu’on assiste à la liturgie byzantine. J’espère ne pas heurter vos lecteurs en disant cela, mais je crois que le concile Vatican II a entraîné la perte d’une liturgie ancienne et riche. Je n’ai pris conscience de l’ampleur catastrophique de cette perte que lorsque je suis devenu orthodoxe (à noter que des rites similaires existent dans l’Eglise catholique orientale). Dans la liturgie byzantine, je me sens élevé hors de moi-même et du monde.

S’ajoute à cela le fait que l’Eglise orthodoxe insiste, plus que l’Eglise catholique moderne, sur des prières et des pratiques simples et quotidiennes. Ce qui est d’une grande aide pour quelqu’un comme moi qui a une regrettable tendance à tout intellectualiser et à tout conceptualiser.

Beaucoup des choses que l’Eglise orthodoxe a conservées faisaient partie de l’enseignement catholique préconciliaire. Et les catholiques pourraient, individuellement du moins, les reprendre à leur compte.

Malgré tout, la doctrine et l’ecclésiologie, pour importantes qu’elles soient, ne doivent pas nous détourner du seul combat qui compte aujourd’hui : faire en sorte que Jésus-Christ ne devienne pas un passe-temps, un loisir.

Votre analyse philosophique de la crise en Occident vous fait remonter au nominalisme : pourquoi est-il nécessaire de remonter si loin ?

L’abandon du réalisme métaphysique a été une grave erreur. Une prière orthodoxe dit que « Dieu est partout présent et remplit tout » : c’était la conviction des chrétiens pendant le premier millénaire. Le nominalisme a donné naissance au désenchantement du monde : il proclamait que la nature et les objets matériels étaient dépourvus de signification intrinsèque.

Plus tard, Descartes a théorisé la séparation de l’âme et du corps, poursuivant l’œuvre entamée au XIVesiècle par Guillaume d’Ockham et les nominalistes. Les Occidentaux d’aujourd’hui, chrétiens compris, en sont les tributaires, incapables de voir la nature iconique du monde matériel et son unité métaphysique avec le Seigneur. Pour échapper au piège, il faut comprendre comment nous sommes tombés dedans.

Pourriez-vous nous expliquer succinctement ce qu’est votre « pari bénédictin » et comment il pourrait s’appliquer dans un pays comme la France ?

Le pari bénédictin est une stratégie pour vivre sa foi chrétienne dans un monde qui y est de plus en plus hostile. Les chrétiens, d’après moi, doivent se montrer bien plus fermes face à la modernité que ce qu’ils ont fait jusqu’à présent. Longtemps, l’Eglise a tâché de s’accommoder à la vie moderne, reprenant notamment à son compte l’égalitarisme et l’individualisme. C’est un désastre, non seulement pour elle, mais encore pour l’Occident, qui revit spirituellement ce que Rome a connu lors de sa chute. J’invite les chrétiens désireux de survivre à devenir des versions laïques des moines bénédictins, qui se sont dressés au milieu des ruines de l’Empire romain. Nous ne sommes pas appelés à la vie monacale, mais la Règle de saint Benoît contient nombre de leçons et de pratiques adaptables à la vie laïque et utiles pour faire face aux défis, voire aux persécutions modernes. Comme me le disait le père Cassien Folsom, fondateur d’une communauté bénédictine à Nursie, la ville natale de saint Benoît, les chrétiens qui ne font pas, d’une manière ou d’une autre, le pari bénédictin, ne parviendront pas à remporter les épreuves à venir.

Parce que nos histoires et nos sociétés diffèrent, le pari bénédictin ne sera pas le même en France qu’aux Etats-Unis. Dans tous les cas, il s’agira de bâtir des communautés au sein desquelles les chrétiens pourront, ensemble, étudier les Ecritures, méditer sur la tradition, prier le rosaire, jeûner, partir en pèlerinage… La pratique ne peut être une partie de notre vie : elle doit en être le tout. Pas de compromis : le compromis est un aveu de défaite ; il conduit à l’assimilation. Ces propos sont durs, je le sais, mais nous ne pouvons nous permettre de nous voiler la face. L’optimisme mal placé ne vaut pas mieux que le désespoir.

Récemment, je discutais par e-mail avec l’un des plus grands théologiens américains actuels, pour lui raconter la visite que j’ai effectuée en France en septembre. Je lui disais à quel point j’aimais la France et redoutais pour son avenir et celui de son Eglise. Sa réponse était pleine de sagesse :

« Les païens peuvent devenir chrétiens ; les nihilistes post-chrétiens sont incapables de redevenir chrétiens. Mais il vient une génération qui a oublié ce que signifiait rejeter le christianisme, et qui est, en un sens, redevenue païenne. Donc apte à devenir chrétienne.

« La postmodernité finira par disparaître, et avec elle le ressentiment et le désenchantement qui l’ont fait naître, concluait-il. Laissons à la France un siècle. Les changements culturels se mesurent en générations, non en décennies. »

La stratégie du pari bénédictin s’applique donc aussi bien en France : elle permettra à la foi de survivre à l’obscurité, jusqu’à ce que les générations futures s’ouvrent à la grâce de la conversion.

En France, la revue Catholica vous accuse de favoriser « un communautarisme chrétien très œcuménique » en incitant les chrétiens à « délaisser le terrain politique » pour retourner « dans les catacombes » : que lui répondez-vous ?

C’est absurde. Je n’ai jamais incité les chrétiens à s’enfermer au monastère : au contraire, je les appelle clairement à vivre dans le monde. Mais pour ce faire, pour vivre en chrétiens dans un monde qui ne l’est plus, il nous faut redoubler d’ardeur dans notre foi, dans nos vies personnelles et familiales, dans nos paroisses. Les croyants ne doivent pas déserter la politique, mais ils doivent cesser de croire que la politique suffira à protéger l’Eglise. Aux Etats-Unis, les chrétiens conservateurs se sont imaginé qu’il suffisait d’élire des républicains pour que tout aille bien. Leur stratégie a échoué. Les républicains, depuis trente ans, se sont maintenus au pouvoir la plupart du temps, mais ça n’a pas enrayé la dégénérescence de la culture américaine. La génération du millénaire abandonne massivement le christianisme. Pour paraphraser Soljenitsyne, les chrétiens américains pensaient que la ligne de partage entre le bien et le mal séparait l’Eglise et le monde, quand elle traverse en réalité le cœur de chaque homme.

Pour ce qui est du « communautarisme », je comprends que la notion fasse peur en France. Mais je maintiens : a-t-on vraiment le choix ? Allons-nous couler avec le navire parce que la seule idée de grimper dans des chaloupes nous effraie ? Personne n’est capable de résister seul, tant sont puissantes les forces à l’œuvre contre le christianisme authentique. N’aurions-nous pas fait des idoles de la République et de ses principes ? Si l’on doit choisir entre être un bon républicain français et un bon chrétien français, le choix est évident pour tout vrai disciple du Christ. Le monde moderne nous pousse de plus en plus à faire ce choix, même si nous ne le voyons pas.

Comment vous situez-vous par rapport à la Radical Orthodoxy et à ce que l’on appelle en France les « communautariens » américains (MacIntyre, Cavanaugh, Taylor…) ?

J’hésite à répondre, parce que je ne suis ni théologien ni universitaire : je suis journaliste et laïc chrétien. Je me sens toutefois proche de l’« orthodoxie radicale », qui nous enjoint à interpréter le monde au travers du prisme théologique, et qui postule que l’Occident s’est engagé dans une voie erronée au Haut Moyen Age, avec les principes d’univocité de Duns Scot et de nominalisme d’Ockham.

MacIntyre, Cavanaugh et Taylor sont très différents, mais je les apprécie pour leur critique radicale de la démocratie libérale sous tous ses aspects – politique, économique, etc. – et de la perte moderne du sens communautaire. Non qu’ils soient fondamentalement anti-libéraux, mais ils apportent à l’ordre libéral une contradiction bienvenue.

D’après moi, les Français ont une peur excessive de la communauté. Ils se méfient de toute institution intermédiaire entre l’Etat et l’individu. Mais Tocqueville nous a appris qu’une société saine reposait justement sur ces institutions. Il ne devrait pas y avoir de conflit entre l’action d’un individu pour le bien commun et son attachement à sa communauté. Certaines communautés peuvent être oppressives, et le rôle de la loi est d’en préserver les individus. Mais elles sont aussi le lieu de la solidarité réelle. Le grand penseur politique irlandais Edmund Burke disait qu’en apprenant à aimer les « petits pelotons » auxquels on appartient (famille, paroisse, quartier, etc.), on apprenait à aimer l’ensemble. C’est de cette manière que l’on apprend à vivre concrètement les principes chrétiens. MacIntyre, Cavanaugh et Taylor sont une aide précieuse pour le comprendre.

Vous écrivez dans votre livre que le problème de l’islam est secondaire au regard du danger du libéralisme consumériste mondialisé : ne pensez-vous pas qu’en Europe, cette menace est loin d’être secondaire ?

Vous avez raison : le problème est bien plus pressant en Europe. Mais je rappelle que mon livre a d’abord été conçu pour des lecteurs américains. Beaucoup de chrétiens conservateurs, chez moi, ont les yeux vissés sur la menace islamiste, alors que nous avons très peu de musulmans, et ils oublient les menaces les plus immédiates qui pèsent sur le christianisme. Le problème se pose différemment pour vous, qui le vivez de façon tout sauf abstraite.

Mais tout est lié. Je suis un lecteur de Michel Houellebecq, qui me semble avoir très bien diagnostiqué la civilisation post-chrétienne. Dans Soumission, il dépeint une France incapable de se soigner, qui se soumet à l’islam parce qu’elle a définitivement abandonné Dieu. Le libéralisme et le consumérisme sont les deux maux qui affaiblissent l’Occident et le rendent vulnérable à l’islam. On ne peut résister si l’on n’a rien, et une vie guidée par l’athéisme et l’hédonisme est exactement cela : rien. Pour lutter contre la menace islamiste, les Français doivent commencer par retourner à la messe, revenir à la foi de leurs pères. S’ils ne sont pas prêts à suivre la voie du fils prodigue, qu’ils se préparent à se courber devant Allah.

Vous dites avoir été impressionné par l’ampleur de la Manif pour tous, mais elle n’a cependant pas réussi à empêcher l’adoption du « mariage pour tous ». Aujourd’hui, avec le « mariage » de personnes de même sexe, la théorie du genre, la PMA et la GPA, etc., on assiste à une déconstruction sans précédent de toute l’anthropologie classique sur laquelle s’était fondée notre civilisation judéo-chrétienne. Peut-on empêcher un mouvement que rien ne semble arrêter aujourd’hui ?

Je ne le pense pas. Nous devons tout mettre en œuvre pour le juguler, mais attendons-nous à perdre. Aux Etats-Unis en particulier, rien n’est plus puissant dans l’imaginaire que le mythe du mouvement pour les droits civiques des années 1960. (Par mythe, j’entends non pas une fable, mais un discours pour expliquer le monde.) Les activistes LGBT et leurs alliés sont parvenus à présenter leur combat comme la continuation de celui de Martin Luther King. Il est devenu très difficile de les contredire, et les chrétiens traditionnels sont de plus en plus traités de la même manière que les membres du Ku Klux Klan !

L’histoire française est différente, mais nous avons des points communs. L’Occident dans son ensemble abandonne sa foi en Dieu et professe la liberté du Moi, délimitée par ses désirs seuls. Comme nous, vous croyez qu’il n’y a pas de signification intrinsèque à la nature, et qu’on peut en faire ce qu’on veut, du moment que les technologies le permettent. C’est le monde que les soixante-huitards nous ont légué – notons toutefois, par honnêteté, qu’ils n’en sont pas les créateurs. Les causes défendues par tous ces mouvements progressent tout simplement parce qu’elles vont dans le sens des croyances majoritaires en Occident. Quand ce n’est pas le cas, les élites et les médias font en sorte, à force de matraquage, que les gens changent d’opinion.

Nous devons combattre de toutes nos forces cette culture de mort, mais je doute que nous ayons le dessus, du moins à court terme. Notre priorité est d’enseigner la vérité à nos enfants, et de former des communautés en accord avec elle. Ma femme et moi, par exemple, contrôlons l’accès de nos enfants à la télévision et à Internet, mais aussi leur parlons en toute simplicité de l’anthropologie biblique. Nous comprenons que, comme chrétiens, nous sommes étrangers à la société post-chrétienne.

Les revendications des mouvements progressistes (LGBTQ+, les déboulonneurs de statues, les groupes de revendications ethniques et autres activistes) ne sont-elles pas trop disparates pour assurer au mouvement une réelle pérennité ?

Il est vrai, les différentes factions de la gauche culturelle sont, en un sens, irréconciliables, mais, même si elles finissent par s’effondrer, elles auront eu le temps de causer des dommages irréparables. Elles ne construisent rien mais s’attaquent à ce qui existe. Elles ont l’incomparable avantage d’être au cœur d’une culture devenue anti-culture. Je tire cette analyse de Philip Rieff, qui écrivait qu’une culture se définit par ce qu’elle interdit. La nôtre, d’après lui, est la première dans l’histoire à se définir par l’émancipation de l’interdit, par l’interdiction de l’interdit. Tout ce qui rend la culture possible est en voie de destruction. Rieff le disait en 1966 : aujourd’hui, nous vivons au beau milieu de cette brutale déconstruction. Les barbares, parmi lesquels je range les élites, les médias et les autres grandes institutions des cultures occidentales, finiront par s’épuiser, et la culture par renaître, mais ce n’est pas pour demain. En attendant, les chrétiens vont devoir se renforcer pour résister à la colonisation des esprits et des cœurs.

Quelle est la situation des chrétiens aux Etats-Unis ? Vu de France, ils apparaissent très combatifs pour la défense de la vie, mais beaucoup moins pour la défense des plus pauvres, le libéralisme économique ne semblant leur poser aucun problème. Quelles vous semblent être les principales différences entre les christianismes américain et français ?

Votre question me rappelle les propos récents d’un ami théologien évangélique, qui donnait récemment une conférence sur la sexualité dans un lycée chrétien conservateur. A sa grande surprise, presque aucun des élèves, en majorité des évangéliques, n’avait la plus petite idée des enseignements chrétiens fondamentaux sur la sexualité. Ils avaient beau avoir été élevés dans des familles chrétiennes, dans un milieu conservateur, et suivre leur scolarité dans un établissement chrétien, ils ne savaient rien. Commentaire de mon ami : « Sociologiquement, le christianisme américain n’est en réalité qu’une façade derrière laquelle se cachent le capitalisme et la sensiblerie. » Je suis bien d’accord.

Comme j’en fais le constat dans mon livre, l’Eglise américaine n’est forte qu’en apparence. Chez les catholiques, il y a une scission claire entre les progressistes d’une part, qui se préoccupent sincèrement du problème de la pauvreté, mais rejettent souvent l’enseignement de l’Eglise sur la sexualité, et les conservateurs d’autre part, très engagés contre l’avortement et au fait de la morale sexuelle, mais aveugles aux problèmes économiques et sociaux. Malheureusement, nous choisissons trop souvent notre Eglise en fonction de nos convictions politiques, et non l’inverse. Quand je parle du pari bénédictin à des prêtres, à des pasteurs ou à d’influents laïcs, ils me répondent invariablement que les membres de leurs communautés et de leur hiérarchie vivent dans le déni et refusent d’entendre les mises en garde.

De ce point de vue, vous avez un avantage en France : vous avez déjà connu le déclin et la mort du christianisme culturel, et vous savez ce que signifie vivre dans une société sécularisée. Ceux qui sont demeurés fidèles à l’Eglise ont un engagement sincère et un amour profond pour le Christ. Leur foi et leur ferveur sont les graines de la nouvelle évangélisation à venir. Aux Etats-Unis, il va nous falloir passer par la difficile étape de la désillusion.

J’entends souvent dire que l’Amérique est plus religieuse, mais que la France est plus traditionnelle. Je suis d’accord. En dépit de tous ses problèmes, la France a des fondations très profondes, certes cachées sous une chape construite depuis 1789, mais toujours là. Avec de la volonté, ces trésors peuvent être mis au jour. Vous avez encore de grands monastères, de magnifiques églises, des lieux de pèlerinage, un extraordinaire patrimoine historique. Nous n’avons rien de tout cela. Ouvrez les yeux, frères et sœurs ! Regardez autour de vous ! Vous vivez dans un château regorgeant de richesses !

Les évangéliques apparaissent souvent plus dynamiques, novateurs et missionnaires que les catholiques : comment expliquez-vous ce phénomène et que conseilleriez-vous aux catholiques ?

C’est quelque chose que j’admire beaucoup chez eux. Les évangéliques ont d’autres problèmes, bien sûr, mais leur ardeur est un exemple pour tous les chrétiens. J’ai rencontré beaucoup d’entre eux depuis que j’ai théorisé le pari bénédictin, et j’apprécie le bien qu’ils font à l’Eglise en général. Nous autres catholiques et orthodoxes avons les sacrements, la liturgie, mais manquons d’enthousiasme et de zèle. En comparaison, les évangéliques sont plus imprégnés du message biblique, et souvent plus prompts à témoigner de leur foi. Ils n’ont pas peur d’être comparés à des militants : ils se conduisent comme devraient le faire tous ceux qui ont reçu la Bonne Nouvelle. Ils ont compris qu’en effet la nouvelle était bonne ! Nous, au contraire, nous manquons cruellement de joie et du désir de partager cette joie. J’ai parfois l’impression que nous nous contentons de sauver les meubles.

Pour autant, le zèle n’est pas suffisant. Notre culture repose sur l’émotivisme, c’est-à-dire l’idée que les sentiments personnels nous montrent la voie vers la vérité. Les évangéliques, dans ce contexte, courent le risque de se perdre. C’est déjà le cas aux Etats-Unis, comme le constatait mon ami théologien. C’est là que les Eglises plus traditionnelles peuvent leur apporter ce qu’elles ont su conserver : la tradition et la stabilité. J’espère que mon livre ouvrira les yeux des chrétiens attachés à la tradition, et les poussera à s’unir dans un œcuménisme pragmatique, un œcuménisme des tranchées. S’il m’est permis une comparaison militaire, je dirais que les chrétiens d’aujourd’hui sont comme les Alliés en 1940 sur la fameuse plage de Dunkerque. Dans cette guerre culturelle, ils doivent s’entraider pour s’échapper ensemble et atteindre un sanctuaire où ils pourront reconstituer leurs forces en prévision du long combat qui se profile.

Propos recueillis par Yrieix Denis et Christophe Geffroy, traduction d’Hubert Darbon

(1) Rod Dreher, Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus. Le pari bénédictin, présentation de Yrieix Denis, traduction de Hubert Darbon, Artège, 2017, 376 pages, 20,90 €.

© LA NEF n°299 Janvier 2018 (version réduite publiée dans le magazine)

À PROPOS CHRISTOPHE GEFFROY

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).

Le pari bénédictin

JPSC

Commentaires

  • Connaissez-vous quelqu'un qui ait vécu un début de chemin vers la conversion en visitant une église-cube-usine-laide moderne ?
    Si oui, merci d'en témoigner.

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