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Inde : 63 millions de filles manquent à l'appel

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De Clément Daniez sur le site de l'Express :

La société indienne a fait disparaître 63 millions de filles et c'est un drame

La population indienne compte trop de garçons. La faute aux avortements sélectifs, qui produisent ce déséquilibre démographique majeur aux effets délétères.

C'est l'équivalent de la population métropolitaine française. 63 millions de filles "manquent" à la population indienne, selon le rapport économique annuel du gouvernement, publié lundi. Profitant des progrès technologiques, la sélection biologique prend des proportions folles dans le deuxième pays le plus peuplé de la planète, qui compte aujourd'hui 1,3 milliards d'habitants. 

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"Est-ce un garçon ou un avortement?" La réplique de l'odieux personnage joué par le comique Sacha Baron Cohen dans le film Le Dictateur reflète la triste réalité indienne. Pour éviter d'élever une fille, après avoir déterminé le sexe grâce à une échographie précoce pourtant illégale, de nombreuses familles ont recours à l'IVG.

L'interruption volontaire de grossesse n'explique pourtant pas seule ce ratio. La négligence plus forte envers un nourrisson fille, parfois moins bien nourrie ou soigné que ne l'aurait été un garçon, induit une surmortalité au cours du premier âge de la vie. 

Marché matrimonial perturbé

Les projets familiaux s'arrêtent bien souvent au nombre souhaité de garçons. "Dans certaines parties de l'Inde, une famille sans garçon est considérée comme incomplète. Si une famille compte deux filles, elle va tricher pour favoriser la naissance d'un garçon, ce qui aggrave le rapport de masculinité général, explique Christophe Guilmoto, démographe au Centre population et développement de l'Institut de recherche pour le développement (IRD). Les familles qui se livrent à cette pratique estiment qu'il s'agit d'un rattrapage et ne voient pas où est le problème."

Le déséquilibre se perpétue ainsi avec des conséquences sociales de long terme. "Ce surplus d'hommes qui vont à tout prix essayer de se marier, en particulier de 25 à 40 ans, perturbe le marché matrimonial, précise Christophe Guilmoto. La pression est d'autant plus forte que le mariage est un impératif social en Inde, où le célibataire est vu comme quelqu'un qui a raté sa vie." Cela touche en particulier les plus pauvres, sans ressources ou biens à faire valoir, condamné pour certains à un célibat forcé.

Prédations sexuelles

Ce phénomène n'est pas près de régresser. L'Inde procède à un grand recensement national tous les dix ans. Celui de 2011 faisait état de 914 filles pour 1000 garçons contre 927 dix ans plus tôt. Et selon le ministère de la statistique, le déclin pourrait s'agraver à 898 filles pour 1000 garçons en 2031.

Une étude de 2002 régulièrement citée, "Un surplus d'hommes, un déficit de paix", conclut que ce manque de candidates au mariage provoque une hausse des crimes commis par de jeunes hommes sans épouse, en particulier le viol. Devant son compagnon impuissant, le viol sauvage d'une étudiante par six jeunes hommes originaires de zones rurales pauvres, à bord d'un bus en mouvement à Delhi avait suscité l'horreur en décembre 2012.

"Ces célibataires sont vus comme une menace pour les femmes alors qu'émerge un nouveau marché sexuel, quand auparavant la sexualité était liée au mariage, décrypte Christophe Guilmoto. Les femmes travaillent et sortent du rôle familial auquel elles étaient cantonnées. A cela s'ajoute la vie urbaine, l'accès à la pornographie et le fait qu'hommes et femmes se côtoient plus qu'avant dans l'espace public. Le facteur démographique n'en est qu'un parmi d'autres."

Un déséquilibre parti pour durer

Conséquence des conséquences, le gouvernement indien tente de lutter contre ce déficit à coup de sanctions et d'incitation. L'avortement sélectif est prohibé -sans grand effet- depuis 1994, tandis que la détermination du sexe avant la naissance peut être puni de cinq ans de prison. Des interdits que les familles arrivent aisément à contourner: les échographies de détermination du sexe d'un foetus restant un juteux business. 

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Le Premier ministre indien Narendra Modi a ainsi "supplié d'épargner la vie des filles" au lancement d'une campagne nationale intitulée "Sauvez vos filles, éduquez vos filles", en 2015. Mais le gouvernement s'avère au final bien impuissant. "Les populations se gouvernent elles-mêmes avec un arbitrage sur des temps courts. Modi n'est qu'un lointain arbitre de ses choix, constate Christophe Guilmoto. Les politiques natalistes ne portent leurs fruits que sur un temps très long." Le manque de filles n'est donc pas près de se résorber. Ni ses délétères effets de cesser.

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