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La violence de l'islamisme doit-elle conduire à jeter l'opprobre sur toutes les religions ?

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Michel De Jaeghere : Quand Rémi Brague pulvérise les dogmes relativistes

FIGAROVOX/CHRONIQUE - Rémi Brague explore le sophisme qui tend à confondre toutes les religions dans une même réprobation en projetant sur elles la violence de l'islamisme.

Michel De Jaeghere est directeur du Figaro Histoire et du Figaro Hors-Série. Dans le Figaro Histoire de février-mars 2018, il signe sa chronique «À livre ouvert» sur le dernier essai de Rémi Brague, Sur la religion. À commander en ligne sur la boutique du Figaro.

Rémi Brague n'a pas de chance, et il doit lui arriver de ressentir comme une fatalité sa situation. Philosophe, servi par une érudition immense, une acuité dans l'analyse que colore un regard d'une humanité profonde, il s'efforce depuis quarante ans d'affiner de manière toujours plus juste et plus subtile nos connaissances sur l'interaction de la métaphysique et de la culture, la place des traditions religieuses dans l'essor des civilisations, l'actualité de la pensée antique et médiévale, les dangers que représentent les ruptures de la modernité. Venu trop tard dans un monde trop vieux, il doit confronter sa pensée avec les slogans, les idées toutes faites que répandent à foison des leaders d'opinion peu curieux de ces subtilités.

La nocivité générale du «fait religieux», sa propension à susciter intolérance, guerre et persécutions, à maintenir dans l'obscurantisme des peuples qui ne demanderaient, sans lui, qu'à s'épanouir au soleil de la raison pure et au paradis de la consommation de masse, fait partie de ces évidences indéfiniment ressassées. C'est à elle qu'il s'attaque dans Sur la religion , son dernier essai, en montrant qu'elle relève de la paresse intellectuelle ou de l'ignorance, quand elle ne sert pas de paravent à notre lâcheté: «Pour fuir la peur que [l'islam] suscite, remarque-t-il, une tactique commode, mais magique, consiste à ne pas le nommer, et à parler, au pluriel, des religions. C'est de la même façon que, il y a quelques dizaines d'années, on préférait, y compris dans le milieu clérical, évoquer les dangers que représentaient “les idéologies” pour ne pas avoir à nommer le marxisme-léninisme.»

Que d'autres religions que l'islam aient été parfois associées à la violence, Rémi Brague se garde certes de le nier. Que le meurtre et la guerre soient les inévitables conséquences de la croyance en un Dieu créateur auquel on rende un culte et qu'on s'efforce de prier dans l'espérance d'un salut qui dépasse notre condition mortelle, voilà qui demande des distinctions plus exigeantes. Explorant les relations de ceux que l'on désigne, non sans ambiguïtés, comme les trois grands monothéismes - le judaïsme, le christianisme et l'islam - avec la raison, la violence et la liberté, scrutant les textes saints et les fondements du droit, évaluant les pratiques (le crime d'un adepte n'engage pas nécessairement sa croyance, s'il l'a commis pour d'autres motifs, ou des motifs mêlés, ou en violation manifeste de la morale qu'induit la religion injustement incriminée), il montre au prix de quels amalgames on est parvenu à jeter le discrédit sur une aspiration qui est au fond de l'âme humaine et dont on a le témoignage depuis quelque trois cent mille ans.

Dans la multiplicité des pistes de réflexion ouvertes par ce livre provocateur - au meilleur sens du terme -, l'une des plus fécondes se trouve sans doute dans la comparaison qu'il risque, après Benoît XVI, des relations entre foi et raison dans le christianisme et l'islam. Le premier, souligne-t-il, admet avec Pascal que si la raison permet de pressentir l'existence d'un Dieu créateur, elle est, seule, incapable d'accéder à des vérités qui la dépassent. Il lui faut le secours de la grâce: ce qu'on appelle la foi. Mais le chrétien peut et doit ensuite faire usage de sa raison pour ce qui relève de son ordre: la connaissance des choses et le choix des actions conformes à la justice, à l'accomplissement de sa nature, sous le regard de sa conscience. Pour le musulman, nous dit-il, c'est l'inverse. L'existence de Dieu a le caractère d'une évidence, que la raison devrait suffire à attester: cela rend inexcusable l'incrédulité. La raison est en revanche impuissante à découvrir par elle-même les comportements que ce Dieu transcendant, muet, inatteignable attend de sa créature. Elle devra dès lors s'en remettre aveuglément à la loi qu'Il a lui-même dictée à son prophète dans le Livre où a été recueillie une parole incréée, irréformable, indiscutable. La première conception fonde le droit naturel, clé de voûte de notre liberté face à l'arbitraire, dans la mesure où il déduit, de notre condition de fils de Dieu, les droits et les devoirs qui s'attachent à la créature. La seconde justifie l'application - toujours et partout - de règles de comportement conçues pour des Bédouins illettrés dans l'Arabie du VIIe siècle: la charia.

La facilité qui conduit trop souvent, sous couvert de neutralité, intellectuels et responsables à traiter des différentes religions comme d'un phénomène interchangeable et, après en avoir utilisé les dérives pour disqualifier le christianisme, à se les représenter avec ses catégories pour plaquer sur l'islam des caractères qui lui sont profondément étrangers ne se révèle plus seulement, à la lecture de ce livre, comme une manifestation de pusillanimité: bien plutôt comme une utopie mortifère.

 

Sur la religion , de Rémi Brague, Flammarion, 256 pages, 19 €.

Commentaires

  • ...sur toutes les religions: non. Mais sur l'islam : oui.

  • Il faut combattre toute violence, d'où qu'elle vienne !

    Ne pas combattre l'islam mais l'islamisme.
    Je pense que certains n'ont pas compris.qu'il y a une différence entre les deux termes.

    Doit-on jeter l'opprobre sur tout le catholicisme parce qu'il y eut de la violence venant de sa part (Croisades, Inquisitions de toutes sortes) ,???

  • On dirait que tous les commentateurs n'ont pas lu l'article néanmoins commenté.

    Entre l'Islam et l'islamisme, la différence est bien faible. S'il y en une, la frontière entre les deux est poreuse.

    Quant revenir sur les "tartes à la crème" (d'arsenic) telles que les croisades ou l'inquisition...

    - N'est-ce pas après des menaces sur l'accès aux lieux saints que ces pèlerinages en armes se sont organisés ?

    - L'inquisition ne serait-elle pas à l'origine des enquêtes dont nous bénéficions en lieu et place de pratiques plus primitives, telles les simples dénonciations, ou les ordalies ?

    Quant à vouloir entretenir notre mauvaise conscience collective et lancer un manteau de Noé sur ce qui provient des textes "sacrés" de cette secte ; ça manque de bon sens.

  • Vous dites : " Entre l'Islam et l'islamisme, la différence est bien faible. S'il y en une, la frontière entre les deux est poreuse. ", vous êtes très mal informé !

    J'ai eu la chance (oui c'est une chance) d'avoir pu dialoguer avec des groupes de musulmans.
    Y compris dans le cadre de cultes des uns et des autres !
    Quelle fameuse expérience enrichissante !
    Nous nous quittions sachant que nous avions fait grandir notre foi réciproque, parce que "partagée"

    Parmi les musulmans, des soufis par exemple, mais pas uniquement.

    Quant à l'arsenic que vous évoquez, je ne prenais que des exemples ... L'Eglise catholique a par ailleurs reconnu ses erreurs et a demandé le pardon !

    Vous et moi ne sommes pas d'accord sur notre analyse. Tant mieux, en tout cas en ce qui me concerne ... Si nous étions en phase sur tout, nous n'aurions pas besoin d'entrer en communication.

  • Des "Soufis"... Un infime minorité dans l'Islam, régulièrement persécutée par l'Islam.
    De la part des Chrétiens candidats à la dhimmitude, c'est l'alibi classique et sans aucune valeur.

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