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Obscures Lumières

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Bertrand Vergely est normalien, agrégé de philosophie et théologien. Professeur en classes de Khâgne et enseignant à l'Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge, il vient de publier Obscures Lumières (éd. du Cerf, 2018), essai philosophique décapant qui fait voler en éclat certains des mythes qui entourent le siècle des Lumières, pour en révéler aussi la part d'ombre. Une interview du philosophe  par Paul Sugy pour « Figarovox » :

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Le philosophe Bertrand Vergely remet en cause dans un essai iconoclaste l'apport des Lumières à la pensée. Non seulement l'humanisme n'est pas, rappelle-t-il, né avec la Révolution, mais d'après lui les Lumières ont institué un impérialisme de la Raison, qui assassine en l'homme ce qu'il a de spirituel.

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Dans votre livre, vous semblez voir dans les Lumières une nouvelle religion, dont vous dites que, contrairement à l'idée reçue, elle est bien plus obscurantiste que le christianisme qu'elle a remplacé. Manifestement cette religion n'est pas la vôtre...

Vergely.jpgBertrand VERGELY.- La religion est ce qui relie les hommes à Dieu. Vivre religieusement conduit à élever sa conscience au plus haut niveau qui soit. Mais les hommes peuvent détourner le religieux, et quand c'est le cas, cela donne les tyrannies et les sectes qui font basculer le religieux dans la violence. La bonne réponse à l'obscurantisme religieux consiste à revenir au religieux authentique, celui de l'homme profond se purifiant de la soif de pouvoir afin de faire vivre une conscience transformée. Au XVIIIe siècle, lors de la Révolution Française, c'est l‘inverse qui s'est produit. Sous prétexte de libérer la société de l'obscurantisme, les révolutionnaires opposent au pouvoir de l'obscurantisme religieux le pouvoir non religieux dit des Lumières. Ils ne suppriment pas la soif de pouvoir, ils la déplacent seulement de son expression cléricale vers une expression laïque. Pour ce faire, ils mettent en place une idolâtrie, celle de l'homme total contrôlant la nature et l'homme par la raison humaine. Au XVIIIe siècle cette idolâtrie débouche sur la Terreur, au XIXe siècle sur le nihilisme intellectuel, au XXe siècle sur le totalitarisme. Être philosophe, c'est tenter de dire et de vivre la vérité. Les Lumières sont à l'origine d'une idolâtrie qui a asservi les hommes et qui les asservit encore. À qui demande de devenir un adorateur de cette idolâtrie, je dis non. Sans moi.

Qu'entendez-vous lorsque vous écrivez qu'avec les Lumières est survenu «l'avènement du bourgeois»? Quelle est cette nouvelle morale bourgeoise?

Quand les villes se développent, une civilisation se développe avec elles, la civilisation commerçante et marchande. La bourgeoisie est l'expression de cette civilisation. En Occident, le développement de cette civilisation aurait pu garder sa conscience religieuse. Tel n'a pas été le cas. La civilisation urbaine, commerçante et marchande qui s'est mise en place a décidé de se débarrasser de cette conscience en mettant à sa place une conscience se préoccupant non plus de l'être mais du bien être, non plus de la vie spirituelle mais de la vie matérielle. L'esprit bourgeois réside dans ce nouveau type de conscience. À sa base, on trouve un agnosticisme se muant en pragmatisme. Dieu, la religion? Trop compliqué, nous dit cet esprit. Soyons pragmatiques. Les hommes n'ont que faire de la conscience profonde. Ce qu'ils veulent c'est pouvoir manger et être heureux. Cela donne l'empirisme et la quête du bonheur, le matérialisme, l'utilitarisme et l'hédonisme.

Comment expliquez-vous que le siècle des Lumières se soit achevé sous le règne de la Terreur?

Sous couvert de vouloir lutter contre l'injustice, les penseurs des Lumières ont en réalité voulu créer une humanité entièrement nouvelle. Quand on a comme projet de transformer ce qui fait l'essence de l'humanité, que peut-il se passer? Sur un plan théorique et culturel, on est obligé de se prendre pour Dieu en remplaçant la loi divine par la loi humaine qui devient une nouvelle loi divine. Hobbes dans le Léviathan réécrit le livre de la Genèse en faisant naître l'homme du contrat social et, derrière lui, du Droit humain. Résultat: c'est désormais l'État qui garantit le Droit, devenant en quelque sorte le nouveau Dieu sur terre. Ce qui est l'essence du totalitarisme. Par ailleurs, pratiquement, quand on prétend être la vraie humanité qui va bâtir la nouvelle humanité, on est obligé d'éliminer par la terreur les représentants et les symboles de l'ancienne société et de l'ancienne humanité, l'ancien ne pouvant pas cohabiter avec le nouveau. C'est exactement ce qui s'est passé. Depuis la Révolution Française, tous les régimes révolutionnaires ont été des régimes de terreur dans lesquels on liquidait dans la violence les nobles, les prêtres, les riches, les intellectuels etc …

Vous dites aussi que les Lumières, avec les droits de l'homme, sont la source d'une morale nouvelle qui se substitue à la morale chrétienne. Mais, dans une société sécularisée comme aujourd'hui, n'a-t-on pas besoin d'une forme de «morale laïque» pour maintenir l'ordre face à l'obscurantisme de l'Islam radical par exemple?

La morale qu'ont inventée les Lumières est une morale libertine, dont j'ai montré qu'elle pouvait être illustrée par trois visages: la critique intellectuelle, Don Juan, et le Marquis de Sade. Cette nouvelle morale repose donc sur un triptyque: Liberté d'esprit - Séduction - Transgression. On retrouve ces valeurs, très présentes, en art contemporain! C'est exactement ce triptyque moral que les droits de l'homme ont pour but de protéger. Comme le dit très bien Albert Camus, le Droit et le libertinage ont été les deux leviers de la Révolution Française. Mais je crois, précisément, que la vraie «morale laïque» n'existe même plus aujourd'hui. Dans mon enfance, à l'école de la République, il y avait des leçons de morale! Cette morale n'était pas une morale libertine héritée des valeurs des Lumières protégées par les droits de l'homme, mais c'était la morale chrétienne laïcisée. Elle n'existe plus. À l'époque de mon enfance, le mot «morale» n‘était pas un mot honteux.

La vraie «morale laïque» n'existe même plus aujourd'hui.

Qu'oppose-t-on vraiment à l'islam radical aujourd'hui? La morale «Charlie Hebdo», c'est-à-dire le vieux fond anticlérical révolutionnaire revendiquant le «ni Dieu ni maître» de l'anarchisme, sur fond de droit au blasphème! Ce n'est pas ça, la morale laïque. Je suis d'accord pour opposer une morale face à la violence islamiste. Mais quand commence-t-on? Sur la base de quel enseignement, et de quelles valeurs?

Que vous inspirent les récentes décisions du Conseil d'État qui a demandé à faire enlever la croix de la statue de Ploërmel, ou encore les crèches dans certaines mairies? Est-ce l'un des symptômes du glissement que vous dénoncez d'une laïcité respectueuse des religions vers une laïcité athée qui les combat?

Qu'une statue de Jean-Paul II en Bretagne soit associée à une croix, quoi de plus normal? Pour ce qui est des crèches, elles relèvent selon moi du folklore plus que de la religion. Je ne comprends pas ce que la République gagne à vouloir éradiquer le folklore... Dans ces deux affaires, l'athéisme a décidé de faire du zèle et de montrer son anti-religion. Cette attitude n'est pas un hasard. Dans la tradition chrétienne, les laïcs désignent ceux qui ne sont pas clercs, à savoir le peuple, le «Laïos». Dans cette vision, il n'y a pas d'opposition entre les religieux, les clercs et les non-religieux, le peuple, les clercs et les non-clercs servant l'humanité dans son ascension spirituelle vers le Royaume intérieur. À partir de la Révolution Française, cet équilibre est rompu. Le non-religieux qui renvoyait au laïcat et au peuple comme mystère spirituel est remplacé par la laïcité qui entend exclure le religieux de la scène publique en allumant la guerre contre celui-ci. Quand cette guerre ne donne pas lieu à une répression ouverte comme sous la Terreur, elle consiste néanmoins en une répression larvée sous la forme d‘une injonction à la privatisation du sentiment religieux, avec prière pour les chrétiens de faire profil bas et de se taire. Aussi curieux que cela puisse paraître, ce sont les catholiques et les chrétiens qui, par leur sens des responsabilités, ont sauvé la laïcité républicaine en décidant de la respecter. Aujourd'hui, la laïcité est confrontée à un problème qu'elle n'avait pas prévu: l'islam. Bien que notre laïcité soit fermement opposée à la radicalité islamique, elle repose me semble-t-il sur un même partage du monde dans sa vision de la société, c'est-à-dire sur l'opposition entre religion et non religion. Au contraire de la tradition chrétienne qui réunit, la laïcité actuelle comme l'islam veulent séparer. Il faudra probablement une conversion intérieure de notre société pour s'extraire de ce dualisme.

Que manque-t-il à la révolution des Lumières pour être une révolution de l'esprit - celle que vous appelez de vos vœux?

Il faudrait qu'elle prenne le chemin inverse de ce qu'elle a accompli dans l'histoire, à savoir tuer le religieux du cœur de l'homme occidental afin de le remplacer par une idolâtrie de l'homme total. Le cœur de l'homme recèle un potentiel et des richesses inouïes. Encore faut-il qu'il rentre en lui-même et qu'il accepte que ce potentiel et ces richesses lui soient donnés, au lieu de vouloir être un homme auto-créé dans une folle solitude.

Ref. Matérialisme, Terreur, relativisme moral: le côté obscur des Lumières

JPSC

Commentaires

  • La Révolution maçonnique et athée de 1789 fut préparée de longue date.

    Il y eut d'abord la Renaissance humaniste et païenne. Cet humanisme païen était déjà une religion de l'Homme sans Dieu.

    Puis il y eut la Réforme protestante et capitaliste. Avec ses guerres dites de religion, en réalité une guerre totale contre la monarchie chrétienne de droit divin, principal obstacle des banquiers usuriers. Ce fut la guerre du dieu Argent contre Dieu.

    Au 17e siècle, en Angleterre, le Roi Charles 1er fut décapité comme Louis XVI, pour s'être opposé aux banquiers. S'en suivit la terreur des persécutions anti catholiques, avec Cromwell dans le rôle de Robespierre.

    À la même période, en France, la terreur huguenote contre les catholiques fut aussi terrible. Toutes ces terreurs, menées par les protestants, visaient surtout les prêtres et religieux, ainsi que les édifices religieux catholiques.

    Notons aussi que le mot "Lumières" est un attrape-nigauds. C'est un pseudo pour l'illuminisme, une idéologie du "bon sauvage" mise au point par Adam Weishaupt. C'est une idéologie carrément anti civilisation.

    A. Barruel - Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme - Abrégé - p IX
    https://www.barruel.com/memoires-barruel-abrege-perrenet.pdf
    « Si étrange, si incroyable que cela paraisse, son but [à Weishaupt] qui est formellement énoncé dans ses écrits et dans les instructions qui étaient données aux Hauts-Grades de l'Ordre, était de ramener l'humanité à l'état patriarcal, pour ne pas dire sauvage, dans lequel, selon lui, elle avait pris naissance et grâce auquel l'homme étant affranchi de toute religion, de tout gouvernement, n'ayant ni propriété, ni industrie, jouissait de la liberté la plus absolue selon la formule moderne : "ni Dieu, ni maître", ou selon cette autre non moins absurde: "la terre à personne, les fruits à tout le monde". »

  • Très intéressant, in petto. Pour aller dans le même sens : la découverte du nouveau monde permit l'essor des marchands . Le marchand est celui qui, même s'il est né pauvre, s'enrichit selon sa chance et ses" talents " ( ??? ). D'ou la culpabilisation libérale :
    " si vous restez pauvre, c'est de votre faute ". ( la pauvreté a remplacé le péché des origines dans ce monde sans Dieu). Démocratisation des etudes ? Actuellement ,la moitié des étudiants de l ENA ont des parents sortis de l' ENA (Ce n'est qu'un exemple).
    Le bon sauvage de Weishaupt, ( et de JJ Rousseau ) est aussi une négation du péché des origines . JJ Rousseau, sur sa lancée ajoutait : " L' homme est né libre mais partout il est dans les fers ".
    A quoi, mon prof de français, homme sage qui pensait par lui même, commentait ironiquement : " Ouais, le moutin est né carnivore mais partout il mange de l'herbe ...."
    Enfin, Marat, dans son journal " l'ami du peuple " titrait " Malheureux, les fruits de la révolution ne seront pas pour vous " . Il voulait prévenir les pauvres. Il prévoyait que tous les pouvoirs seraient pris par la bourgeoisie.
    Quand Dieu n'est plus le seul juge, " un juge miséricordieux qui sait de quoi nous sommes faits " , les idéologies au pouvoir se permettent de culpabiliser tous azimuth : celà va de ceux qui ne choisissent pas une" mort digne" , aux parents qui choisissent de garder un enfant trisomique en passant par ceux qui n'ont pas " une vie sexuelle épanouie ".

  • Objectifs des illuminati, identiques à ceux des communistes et, encore plus inquiétant, à ceux du « Nouvel Ordre Mondial », un gouvernement mondial dominé par le pouvoir financier (une oligarchie héréditaire).

    Nesta Webster – La Révolution Mondiale – p 65-66
    http://www.pdfarchive.info/pdf/W/We/Webster_Nesta_Helen_-_La_revolution_mondiale.pdf

    Les objectifs des Illuminés peuvent se résumer en cinq points comme suit :
    -Abolition de la Monarchie et de tout gouvernement établi ;
    -Abolition de la propriété privée et du droit d'héritage ;
    -Abolition du patriotisme ;
    -Abolition de la famille (c.à.d. du mariage et de la moralité), et institution de la communauté d'éducation des enfants ;
    -Abolition de la religion.

    On admettra qu'un tel programme était sans précédent dans l'histoire de la Civilisation (3). Des théories communistes avaient bien été professées par des penseurs isolés ou des groupes de penseurs depuis Platon, mais aucun à notre connaissance, n'avait jamais proposé sérieusement de détruire·ainsi tout ce par quoi tient une Civilisation. En outre, lorsque l'on constate, comme on le verra, que le plan de l'Illuminisme codifié par les cinq points mentionnés a continué jusqu'à ce jour de former le programme exact de la Révolution Mondiale, comment douter que tout ce mouvement ne remonte aux Illuminés ou aux influences secrètes qui se manifestent à travers eux ?

    (3) Et Mme Webster a fort bien vu que la fin visée par ce programme n'est pas d'établir LA civilisation ni UNE civilisation ; il met l'homme « au-dessous des bêtes errantes », écrit Chesterton.

  • Dans la même veine qui dénonce les pseudo-Lumières, un bon livre qui démonte aussi Voltaire :

    Voltaire méconnu. Aspects cachés de l'humanisme des Lumières (1750-1800), par Xavier Martin, éd. Dominique Martin Morin, 2006.

  • "Quand Dieu n'est plus seul juge, un juge miséricordieux qui sait de quoi nous sommes faits, les idéologies au pouvoir..." Votre dernier paragraphe dit beaucoup, chère Thérèse. Comme vous je pense, je crois que Dieu est le socle; celui qui réveille le meilleur que l'homme porte en lui et qui seul donne un sens à la vie. Sans Celui dont nous sommes issus, le risque est grand que tout parte à la dérive. C'est pourquoi il me semble que la tâche de ceux qui croient encore en Lui est de Le réhabiliter, de faire comprendre aux plus pauvres (que quelque part nous sommes tous face à la mort) que Quelqu'un qui est la source et l'aboutissement de leur vie est leur véritable richesse.

  • @Jean-Pierre Snyers

    La guerre de Satan (et de ses suppôts) contre Dieu est une guerre perdue d'avance. Ils ne peuvent gagner que des batailles.

    En effet, le désir ou besoin de Dieu est inscrit dans le cœur de l'homme. Or, plus vous privez l'homme d'un bien vital, plus il en ressent l'importance et plus il le recherche.

    Comme disait saint Thomas d'Aquin : « On ne pourra jamais détruire l'Église catholique. Car plus on la persécute, plus elle grandit. Et ceux qui la combattent sont détruits. »

    Satan a voulu détruire le Christ. Résultat : des milliards d'hommes depuis lors se sont libérés de son emprise et ont suivi le Christ.

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