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Canonisé aujourd'hui, qui est vraiment le cardinal Newman ?

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cardinal Newman

De Jean-Marie Dumont sur le site de Famille Chrétienne :

Qui est vraiment le cardinal Newman ?

Dans les faubourgs boisés du sud d’Oxford, non loin de la Tamise, s’étend le district de Littlemore. De belles maisons en pierre claire entourées de jardins très verts bordent les ruelles de ce village paisible que rien ne semble pouvoir troubler. L’une d’elles, longue et basse, est surmontée de ces deux mots : « The College ». C’est dans ce havre de paix que se déroula en 1845 un événement majeur pour l’histoire du christianisme anglais : la conversion de John Henry Newman (1801-1890), grande figure de l’Église d’Angleterre, au catholicisme.

Retour au port

« Lors de ma conversion, je n’ai pas eu conscience qu’un changement intellectuel ou moral s’opérât dans mon esprit. Je ne me sentais ni une foi plus ferme dans les vérités fondamentales de la Révélation, ni plus d’empire sur moi-même ; je n’avais pas plus de ferveur, mais il me semblait rentrer au port après avoir traversé une tempête, et la joie que j’en ai ressentie dure encore aujourd’hui sans qu’elle ait été interrompue. »

Extrait de Apologia pro vita sua, par John Henry Newman

« Ai été admis dans l’Église catholique », note sobrement Newman dans son agenda personnel à la date du 9 octobre 1845. La veille, depuis sa chambre de Littlemore, il écrit à plusieurs amis : « J’attends ce soir le Père Dominique [Barberi], ce passionniste qui depuis sa jeunesse a été conduit à se préoccuper plus spécialement et d’une façon plus directe, d’abord des pays nordiques, puis de l’Angleterre. [...] C’est un homme simple et d’une grande sainteté : de plus, il est doué de facultés remarquables. Il n’est pas au courant de mes projets, mais j’ai l’intention de le prier de m’admettre dans l’unique bercail du Christ... Je ne vous enverrai cette lettre que quand la cérémonie sera accomplie. » Puis, en fin de journée : « Le Père Dominique est venu [c]e soir. J’ai commencé ma confession. » « Entamée lors de leur rencontre dans la bibliothèque, celle-ci se poursuit le lendemain dans la petite chapelle attenante à sa chambre, où il assiste à la messe et fait sa première communion », raconte Ingrid Swimmen, responsable de la communauté à laquelle est aujourd’hui confié ce lieu. Elle témoigne de l’intérêt qu’il suscite. « Nous accueillons régulièrement des visiteurs seuls ou en groupe, venant de tous les horizons, parfois des anglicans. »

Au moment de sa conversion, Newman a 44 ans et réside à temps plein au College depuis deux ans. Mais l’histoire de sa présence à Littlemore est plus ancienne, débutant en 1828. Âgé de 27 ans, le jeune vicaire anglican de l’église Sainte-Marie-la-Vierge, au centre d’Oxford, sur la High Street, en est alors nommé curé. Par les hasards de l’histoire, Littlemore relève du territoire de la paroisse. Il s’y rend donc régulièrement, y fait construire une église, s’emploie à développer l’éducation de la jeunesse et s’y retire de temps à autre, par exemple pendant le Carême. Il est attiré par ce lieu silencieux, à l’écart des controverses du centre d’Oxford (dont il est un acteur majeur), et par ces paroissiens plus authentiques que le public académique des Colleges oxfoniens. Il réfléchit à y bâtir un monastère, achète un terrain à cette fin. « Depuis des années, treize au moins, écrit-il en 1842 à son évêque, je désire me vouer à une vie religieuse plus régulière que celle que j’ai menée jusqu’à présent », évoquant des « études théologiques », alors qu’il vient de se livrer à la traduction des œuvres de saint Athanase. La proposition qu’il fait à l’évêque consiste à s’installer à Littlemore, tout en restant curé de Sainte-Marie-la-Vierge, avec l’aide d’un vicaire qu’il déléguera en ville. « En faisant cela, je crois agir pour le bien de ma paroisse, dont la population est pour le moins égale à celle de Sainte-Marie à Oxford. La population de Littlemore en entier est le double.Cette paroisse a été très négligée et, en pourvoyant Littlemore d’un presbytère [...], j’estime que je fais un grand bienfait à mes paroissiens. » Suite au refus de son évêque, et alors qu’on le soupçonne toujours davantage de vouloir rejoindre Rome, il choisit, en 1843, de renoncer complètement à sa charge de curé pour s’installer à Littlemore.

 

Là, il vit dans la simplicité, le travail intellectuel et la prière, entouré de quelques proches et accueillant les amis ou visiteurs de passage. « Ils disent l’office du bréviaire, nous explique un guide accompagnant les visites. Ils se rendent deux fois par jour à la chapelle pour le service des matines et l’Evensong [vêpres anglicanes]. Ils ont une vie austère, se lèvent la nuit pour dire leur bréviaire, jeûnent le matin jusqu’à midi. » On peut voir dans cet embryon de vie religieuse un avant-goût de la Congrégation de l’Oratoire de Saint-Philippe-Néri que Newman implantera deux ans plus tard, une fois devenu prêtre catholique, en Grande-Bretagne, à Birmingham, puis à Londres, où elle se trouve toujours.

L’histoire de l’attachement croissant de Newman à Littlemore est étroitement liée à celle de son éloignement progressif de l’Église d’Angleterre, séparée de Rome depuis les années 1530. Face au refus du pape Clément VII de reconnaître la nullité de son mariage avec Catherine d’Aragon, le roi Henri VIII en a pris la tête. Avec le temps, une sorte de ligne doctrinale commune s’est ensuite développée, alimentée par les différentes branches du protestantisme mais spécifique à l’Angleterre, tout en laissant la place à des courants divers, souvent tiraillés entre eux. « Il est de la nature de l’Église anglicane, écrit le Père Louis Bouyer, d’être un compromis : compromis entre les différentes variétés du protestantisme et la tradition catholique, compromis entre un organisme d’État et une puissance spirituelle autonome ».

Une expérience immédiate de vérité de la parole de Dieu

S’il a reçu une éducation religieuse où la lecture de la Bible prend une grande place, Newman ne s’inscrit pas d’emblée dans un courant particulier. La première personne qui l’influence est un professeur appartenant au courant de l’evangelicalism, qui attache une grande importante au ressenti subjectif, ce qu’il critiquera plus tard. C’est par son influence et ses conseils de lecture qu’il vécut à l’âge de 15 ans une expérience spirituelle fondatrice. « Newman, déclarait en 2010 Benoît XVI lors de sa béatification, fait remonter l’histoire de sa vie entière à une forte expérience de conversion qu’il a faite quand il était jeune homme. Il s’agit d’une expérience immédiate de la vérité de la parole de Dieu, de la réalité objective de la Révélation chrétienne telle qu’elle a été transmise dans l’Église. » « Un grand changement se fit dans mes pensées », raconte Newman dans Apologia pro vita sua (2), évoquant « cette foi divine qui commençait en [lui] ». « Je subis les influences d’une croyance définie, mon esprit ressentit l’impression de ce qu’était le dogme, et cette impression, grâce à Dieu, ne s’est jamais effacée ou obscurcie. » C’est là qu’on peut situer le point de départ de sa route vers l’Église romaine.

Une aspiration au renouveau

Autobiographie spirituelle rédigée vingt ans après sa conversion en réponse à des attaques dont il était l’objet, l’Apologia est une mine d’informations sur l’itinéraire spirituel de cet esprit brillant porté par la recherche sincère de la vérité et la volonté d’y ajuster sa vie. Comme d’autres représentants du « mouvement d’Oxford » des années 1830, il cherche à susciter un renouveau spirituel au sein de l’Église anglicane, critiquant sa tendance à la sécularisation et au rejet des dogmes (ce qu’il nomme, pour le fustiger, « libéralisme »). Cela passe notamment par des « tracts » qu’il fait publier (d’où le nom de « mouvement tractarien ») – qui suscitent de manière croissante la controverse – et par ses sermons réputés.

Promouvant un retour aux Pères de l’Église, auxquels l’Église anglicane se targue d’être fidèle à l’encontre de l’Église romaine présentée comme « corrompue » et siège de l’Antéchrist, Newman prend progressivement conscience, par l’étude de l’histoire de l’Église, de la patrologie et des hérésies, que l’Église anglicane se trouve en fait dans l’erreur et que l’aspiration au renouveau qu’il poursuit ne peut trouver son achèvement que dans l’Église romaine elle-même. Un processus long, dont il résume ainsi les étapes : « Jusqu’à la Saint-Michel 1839, je désirai loyalement servir l’Église d’Angleterre aux dépens de l’Église de Rome. Pendant les quatre années suivantes, je désirai servir l’Église d’Angleterre sans causer de préjudice à l’Église de Rome. À la Saint-Michel 1843, je commençai à désespérer de l’Église d’Angleterre, j’avais le désir de ne pas lui nuire mais non plus de la servir. [Puis] je songeais sérieusement à la quitter. » La renonciation à sa charge de Sainte-Marie-la-Vierge et son retrait à Littlemore sont le reflet de cette évolution qui le rendait de plus en plus suspect aux yeux de l’Église anglicane.

« Mon esprit avait un dernier pas à faire, raconte encore Newman en évoquant l’année 1843, et ma volonté une résolution finale à prendre. Ce dernier pas, c’était d’arriver à pouvoir dire loyalement que j’étais certain des conclusions auxquelles j’étais déjà arrivé. Cette résolution finale, devenue impérieuse une fois cette certitude atteinte, c’était de me soumettre à l’Église catholique. » Il lui faudra encore deux ans d’un intense combat spirituel pour atteindre ce but.

Newman après sa conversion

« C’est comme si nous partions en pleine mer... », écrit en janvier 1846 Newman à un ami alors qu’il s’apprête à quitter Littlemore après sa conversion. Il part pour Rome, où il sera ordonné prêtre catholique en mai 1847. L’année suivante, il fonde l’Oratoire de Saint-Philippe-Néri à Birmingham, où il résidera pour l’essentiel jusqu’à sa mort en 1890. En 1850, il en fonde un deuxième, à Londres. Il est alors sollicité par les évêques catholiques d’Irlande, qui lui demandent de créer l’Université catholique de Dublin. On lui propose aussi de prononcer une série de conférences sur l’université, réunies dans un ouvrage, L’Idée d’université. Léon XIII le crée cardinal en 1879. Ces années qui suivent sa conversion sont marquées par la certitude d’avoir posé le bon choix, mais aussi des déconvenues, dans sa congrégation ou dans les projets qu’on lui confie au sein de l’Église. Newman ne se désespère pas. Face aux pourvoyeurs de nouvelles sensationnelles qui vont jusqu’à laisser entendre qu’il pourrait revenir à l’anglicanisme, il répond : « Je n’ai pas un instant vacillé dans ma confiance en l’Église catholique depuis que j’ai été reçu en son sein. [...] J’ai toujours eu et j’ai toujours une foi sans nuage en son Credo dans tous ses articles ; je suis pleinement satisfait de son culte, de sa discipline et de son enseignement ; j’ai un grand désir et j’espère contre toute espérance que les amis nombreux et chers que j’ai laissés dans le protestantisme puissent partager un jour mon bonheur. »

 

Le Père Keith Beaumont : « Newman était centré sur Dieu, ébloui par Dieu »

Antoine Pasquier

Le cardinal Newman laisse derrière lui une œuvre spirituelle considérable. Ses écrits, et particulièrement ses sermons, « nous proposent un authentique humanisme spirituel », résume le Père Keith Beaumont, prêtre de l’Oratoire et président de l’Association française des Amis de John Henry Newman.

L’Église est « l’ennemie du monde », répétait souvent Newman. Quand on le lit aujourd’hui, on a l’impression que rien n’a changé.

Le thème de l’opposition au « monde » parcourt toute la prédication de Newman, tant anglicane que catholique. Mais il faut savoir ce qu’il entend par le « monde ». Une distinction fondamentale, trop souvent oubliée aujourd’hui, est faite par saint Jean entre être « dans » le monde et être « du » monde. Le chrétien est appelé à s’engager à fond dans la vie de la cité en vue de sa transformation : c’est le message d’un beau sermon anglican intitulé « Glorifier Dieu dans les activités du monde ».

Mais il y a des attitudes et des valeurs que le chrétien ne peut accepter, à aucune époque : l’égoïsme, l’orgueil, l’avarice, le chacun pour soi, l’indifférence à autrui, etc. C’est dans ce dernier sens que l’Église est, nécessairement, « l’ennemi du monde ». Dans ses Sermons catholiques, Newman vise tout particulièrement la sécularisation qui gagne de plus en plus la société anglaise et qui rejette ou qui fait abstraction de Dieu. Ses propos ici n’ont rien perdu de leur actualité !

Newman insiste beaucoup sur la gravité du péché, mais aussi sur l’accumulation de « petits » péchés.  Pourquoi cela le préoccupe-t-il ?

Il faut saisir ce que Newman entend par le péché. Le péché ne s’identifie pas simplement à la faute morale, même s’il la comprend ; il est d’abord et avant tout le refus de Dieu, soit explicite, soit implicite (c’est le cas le plus fréquent). Un prêtre irlandais m’avait dit, il y a longtemps, que les gens ne croient plus en Dieu parce qu’ils ont perdu le sens du péché ; c’est exactement le contraire qui est vrai ! Newman déclare dans un de ses sermons catholiques que « nous ne savons pas ce qu’est le péché parce que nous ne savons pas ce qu’est Dieu ; nous n’avons aucun critère de comparaison jusqu’à ce que nous sachions ce qu’est Dieu. Seules les gloires de Dieu, ses perfections, sa sainteté, sa majesté, sa beauté peuvent nous enseigner par contraste comment concevoir le péché ».

Newman est très critique avec les protestants, notamment dans leur « absence de foi ». Qu’est-ce qu’avoir la foi pour Newman ?

Il faut préciser d’abord le sens du mot « protestant ». Newman emploie souvent ce mot pour désigner à la fois les protestants proprement dits et les anglicans. Quant à les accuser de manquer de foi, il existe alors une forte tendance chez tous ceux-ci réunis à considérer leur religion comme un ensemble d’« opinions » qui ne sont que plus ou moins « probables ». Newman refuse totalement et radicalement ce réductionnisme, et ne cesse de critiquer ce qu’il considère comme son vice congénital, le « jugement personnel » érigé en absolu, permettant à chacun de juger de la vérité de la foi selon ses propres critères. Pour lui, la foi – au sens de confiance en Dieu – est absolue ou elle n’est pas ! Elle est aussi la « porte d’entrée » du Christ dans nos cœurs.

À sa manière, Newman a été missionnaire dans une terre très hostile au catholicisme. Comment envisage-t-il la mission ?

Chacun conçoit la « mission » non seulement à la lumière de son contexte particulier, mais aussi de ce qu’il est lui-même. Le contexte détermine la volonté de Newman de sortir le catholicisme du « ghetto » dans lequel il dut vivre pendant plus de trois siècles, et sa volonté de combattre la sécularisation croissante de la société anglaise. C’est un grand intellectuel et un grand théologien, et il est reconnu comme l’un des grands écrivains de langue anglaise : il est donc évident pour lui que sa mission personnelle est de prêcher et d’écrire (il est l’auteur de plus d’une quarantaine de livres).

▶︎ À LIRE AUSSI Petite vie de John Henry Newman

Mais il est aussi un homme de Dieu, centré sur Dieu, ébloui par Dieu, amoureux de Dieu – pas simplement de l’idée de Dieu, mais de sa réalité vivante et de sa présence intérieure. Cette expérience personnelle, et les convictions auxquelles elle donne naissance, il veut les partager avec tous ceux qui acceptent de l’écouter et de le lire. Il nous invite à nous mettre en chemin vers une relation vivante et sans cesse plus approfondie avec Dieu.

Newman ne cesse de critiquer [...] le jugement personnel érigé en absolu, permettant à chacun de juger de la vérité de la foi selon ses propres critères.

Quelle était la place des saints et de la sainteté dans sa pensée ?

Le thème de la sainteté est présent dans sa pensée et son œuvre du début à la fin. Très tôt, il a formulé la maxime « la sainteté avant la paix ». Son premier sermon publié s’intitule : « La sainteté nécessaire à la béatitude future ». Et sa prédication catholique est tout aussi centrée sur le thème de la sainteté. S’il a choisi de fonder en Angleterre l’Oratoire de Saint-Philippe-Néri, c’est en partie en raison de la sainteté de Philippe. Cependant, il ne s’agit pas d’une sainteté « volontariste », à laquelle nous parviendrions par nos propres efforts ; il s’agit de se laisser sanctifier par la présence et la puissance de l’Esprit Saint en nous.

Mais nous avons notre travail à faire : se laisser sanctifier exige un effort ininterrompu pour nous ouvrir à cette présence et pour l’accueillir en nous. Enfin, pour Newman, la sainteté exerce une attraction secrète mais puissante ; il a été fasciné par une formule trouvée dans la traduction anglaise de la Bible, « la beauté de la sainteté » : voilà le but qu’il nous invite à viser.

Existe-t-il une spiritualité du cardinal Newman ?

Sa spiritualité est celle de la tradition chrétienne la plus riche et la plus pure : « spiritualité » vient de l’Esprit Saint qui, peu à peu, si nous Le laissons œuvrer, nous sanctifie et nous « spiritualise ».

Mais cette spiritualité chez Newman n’a rien de désincarné : elle se vit au sein de notre humanité et au cœur du monde. Il nous propose, en effet, ce que j’aime appeler un authentique humanisme spirituel : une humanité pleinement épanouie, intégrant toute la richesse de nos dons humains, qui se laisse en même temps transformer peu à peu par la présence en nous de l’Esprit Saint.

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