Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Les cent jours du Président Trump ont commencé : du mouvement « Black Lives Matter » à la pandémie du Covid 19, Waterloo sur toute la ligne ?

IMPRIMER

Dreher b7a307e7a69658fa0ac8e4416739ef1b.jpgRod Dreher est un journaliste et écrivain américain, éditorialiste à l’American Conservative. Il a publié Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus: le pari bénédictin (traduit en français aux éd. Artège, 2017). Très critique de la gestion de la crise sanitaire par Donald Trump et inquiet devant la radicalisation des activistes du mouvement Black Lives Matter, cet éditorialiste conservateur américain dresse un sombre portrait de son pays, à cent jours de la prochaine élection présidentielle. Marine Carballet et Paul Sugy l’ont interviewé pour Figarovox :

« FIGAROVOX.- Après avoir suscité une vive attention médiatique y compris en Europe, le mouvement Black Lives Matter s’est-il essoufflé?

Rod DREHER.- Black Lives Matter (BLM) a surgi en 2013 après l’acquittement de l’homme qui a tué Trayvon Martin en Floride, un adolescent noir décédé après une altercation avec un homme blanc. Après cette affaire Martin, le mouvement qui avait été fondé par trois femmes a gagné du terrain aux États-Unis. Puis en 2014, un officier de police de Ferguson dans le Missouri a abattu un Noir qui s’appelait Michael Brown, déclenchant des vagues d’émeutes pendant plusieurs jours. L’enquête officielle menée par le département de la Justice de l’administration Obama a pourtant révélé que Brown avait tenté de désarmer le policier et que ce dernier se trouvait en situation de légitime défense. Mais la vérité importe assez peu, lorsqu’il s’agit de faire de la propagande politique… et BLM a gagné davantage encore d’influence.

Le mouvement s’est ensuite estompé au début de la présidence de Trump. C’est difficile d’expliquer pourquoi. Indéniablement, la gauche s’est radicalisée avec l’arrivée de Trump, mais son énergie s’est d’abord concentrée sur les sujets concernant les droits des personnes LGBT, et par extension peut-être sur les réformes économiques de Bernie Sanders. La mort de George Floyd a ressuscité Black Lives Matter et l’a rendu plus puissant que jamais. Ce mouvement est aujourd’hui bien plus radical que ce que les gens peuvent penser. Au moins deux des fondateurs sont marxistes. Et si vous allez sur leur site officiel, ils parlent de démanteler le schéma traditionnel de la famille, considéré comme oppressif. Ils sont très fortement en faveur du «transgendérisme». La plupart des gens qui soutiennent BLM aux États-Unis ne savent pas cela ou ne s’en soucient pas, mais ce mouvement est devenu le symbole, non seulement de l’exaspération des gens face au racisme mais surtout le point focal de la colère de la gauche face à la condition de beaucoup de minorités aux États-Unis.

Aux yeux des militants et sympathisants du mouvement BLM, et particulièrement pour les médias, la seule cause de la souffrance des familles noires, c’est le racisme.

Cette semaine à Portland, la vidéo d’une femme blanche debout devant le palais de Justice fédéral circulait. Elle disait être furieuse de ne pas pouvoir descendre dans la rue pour crier «Black Lives Matter». La scène était surréaliste: cette femme devant des agents fédéraux armés, faisait exactement ce qu’elle prétendait ne pas être autorisée à faire. Avec ce genre d’image, on se rend compte qu’il se passe quelque chose de beaucoup plus profond qu’une protestation contre les discriminations raciales.

Ce qui m’interpelle à propos de ce mouvement, c’est que de nombreux militants clament que les États-Unis sont un pays de suprématistes blancs. Ce qui n’est pas vrai. Depuis les victoires des droits civils dans les années 1960, les choses se sont nettement améliorées pour les Noirs américains. Bien sûr, il y a toujours beaucoup de problèmes. Par exemple, depuis les années 1960, la famille noire américaine s’est disloquée. Près de trois enfants sur quatre nés en Amérique aujourd’hui ne connaissent pas leur père. Et d’après les études des sciences sociales, il est plus difficile de sortir de la pauvreté lorsque l’on est issu d’une famille monoparentale. C’est aussi un facteur de criminalité chez les jeunes hommes. Et si la communauté noire reste dans la pauvreté c’est avant tout pour des raisons liées à leur culture personnelle et de communauté. Mais ça, on n’a pas le droit de le dire.

Je ne nie pas le fait que l’esclavagisme et le racisme ont un rôle à jouer dans l’affaiblissement de la famille afro-américaine. Simplement, aux yeux des militants et sympathisants du mouvement BLM, et particulièrement pour les médias, la seule cause de leur souffrance, c’est le racisme. Il y a là un déni que je trouve franchement déshumanisant. En outre, ces idéologues se comportent comme si tous les blancs étaient privilégiés, comme s’il n’y avait aucune différence de richesse, de cadre de vie entre eux. À partir de leur grille de lecture marxiste, un professeur de littérature noir à l’université est un opprimé et un employé d’usine blanc est un oppresseur. Assurément, cette idéologie va réveiller les démons de la droite nationaliste.

Quel terrible déclin de l’évolution des droits civiques dans notre pays. Ce mouvement en faveur desDreher XVM9b3b34cc-d34a-11ea-a57d-7d079e1613e9.jpg droits civiques était dirigé par des pasteurs noirs qui ont mis en avant les valeurs libérales démocrates ainsi que l’héritage chrétien du pays. Maintenant l’Amérique est un pays postchrétien. Le mouvement Black Lives Matter est dirigé par des universitaires et des activistes professionnels. Sans ces vertus chrétiennes qui ont animé le mouvement des droits civiques, je crains pour le futur: la politique tend à devenir une politique des races. Sans valeurs chrétiennes, ou du moins la sécularisation de celles-ci que l’on doit à l’universalisme des Lumières, on va tomber dans l’abîme des rivalités de pouvoir.

Joe Biden tente-t-il de récupérer le mouvement à son avantage?

Il sort à peine du silence. Puis, l’on ne peut pas dire qu’il ait besoin de trop communiquer. Il bénéficie de la crise économique imputée au Covid-19, et de l’incompétence de Trump. Il est vrai que BLM aide Joe Biden en redonnant une dynamique à la gauche, mais il a surtout permis de révéler les limites de Trump. Les émeutes raciales et la rage iconoclaste qui a saisi les déboulonneurs de statues devraient faire monter la cote de popularité d’un président conservateur qui prône le nationalisme. Mais Trump a mal géré son coup. La majorité des Américains, même ceux qui se disent de droite, ont été dégoûtés de la manière dont George Floyd a été tué. Trump a été incapable de reconnaître l’enjeu moral de cet évènement et de montrer de l’empathie. C’était indécent. Et puis de la Maison Blanche, il ne pouvait pas comprendre comment gérer les émeutes et la violence. Il a ordonné l’utilisation de trop de force, et même certains conservateurs pensent qu’il est allé trop loin.

Biden joue une carte bien connue en politique : quand votre adversaire se détruit, n’interférez pas.

Ensuite, le président américain fait savoir sur Twitter que peut-être nous devrions reporter les élections présidentielles parce que, dit-il, elles risquent d’être injustes et frauduleuses. Trump met sur le même plan Richard Nixon et Saint Louis. Il est en train de délégitimer les fondations de la République pour se protéger de l’embarras de perdre l’élection.

J’ai donc l’impression que Biden joue une carte bien connue en politique: quand votre adversaire se détruit, n’interférez pas.

La police est-elle en mesure de garantir le respect de la loi dans les villes les plus concernées par le mouvement?

Non, parce que la police est sous les ordres des responsables locaux. Dans les villes de gauche comme Minneapolis, Portland, Seattle et New-York, les gouverneurs ont affaibli la police. Récemment à Seattle, le chef de la police a envoyé une lettre à toutes les entreprises locales, les avertissant que le gouvernement de la ville ne permettra pas à la police d’utiliser des mesures fortes pour protéger leurs biens contre les émeutiers. C’est assez choquant. De manière générale, la police est démoralisée.

Donald Trump a invoqué la «majorité silencieuse» et veut s’en faire le représentant lors de la campagne pour sa réélection. Pensez-vous qu’il représente effectivement cette «majorité silencieuse» face à une minorité plus radicale?

Beaucoup de conservateurs aimeraient que ça soit le cas mais je ne le pense pas. Il ne fait aucun doute que l’élection va se resserrer avant novembre. Mais il est tellement descendu que j’ai du mal à croire qu’il peut combler l’écart. L’économie est profondément ébranlée par l’épidémie et c’est très compliqué pour un président d’être réélu quand l’économie va mal. Sa réponse à la pandémie n’a pas inspiré confiance et sa politique étrangère a été irrégulière, avec très peu de résultats concrets. En tant que conservateur, l’idée que Trump puisse diriger le pays encore quatre ans m’insupporte. Nous avons besoin d’un président vigoureux, pragmatique et compétent qui soit capable de se dresser contre la gauche. La seule chose que l’on peut trouver à Trump, c’est qu’il a su prévenir la dangereuse radicalisation de la gauche. Mais je crains qu’après quatre ans de ce cirque, les élections de 2022 et 2024 ne détruisent complètement le parti Républicain.

Joe Biden est tellement normal, que les gens ordinaires ne l’associent pas à cette gauche radicale.

C’est désespérant parce que le Parti démocrate n’a jamais été aussi radical. Joe Biden est un homme normal qui ne fait peur à personne. Il ne symbolise pas la vraie radicalisation du parti. Il est le parfait exemple de la faiblesse des libéraux des années 1960 face à la nouvelle gauche militante. Il est tellement normal, que les gens ordinaires ne l’associent pas à cette gauche radicale. Mais il ne se tiendra pas contre eux pour autant. Dans les universités du pays, des présidents de collèges ou autres institutions se rangent derrière les militants simplement parce qu’ils sont terrifiés à l’idée d’être qualifiés de racistes. La plupart des américains ne sont pas si radicaux, mais le talon d’Achille des dirigeants d’institutions importantes tels que les journaux, les universités et les grandes entreprises, c’est la peur d’être perçu comme conservateur.

À LIRE AUSSI : Goldnadel: «Ce nouveau fascisme d’extrême gauche qui menace la République»

Je pense que la majorité écrasante des États-Unis ne comprend pas le danger dans lequel la gauche l’emmène. La plupart des conservateurs pensent que s’ils votent pour les Républicains, ils vont faire taire la gauche. Or, c’est une énorme erreur. La gauche contrôle la culture, ainsi que la plupart des institutions. Même certaines grandes entreprises qui étaient conservatrices ou non politisées, aujourd’hui se revendiquent de gauche. Un marxiste pourrait dire - à juste titre, je pense - que les grandes entreprises embrassent la gauche culturelle comme un moyen de préserver leurs privilèges économiques. Quoi qu’il en soit, la gauche marche avec les institutions américaines, et même avec Donald Trump à la Maison Blanche. Je pense que nous nous dirigeons vers une sorte de totalitarisme doux, une version américaine du système de «crédit social» en Chine. Les Républicains sont incapables de résister à cela. Quelques personnalités politiques et médiatiques l’ont évoqué. Notamment Josh Hamley, un jeune sénateur conservateur du Missouri, ou encore le présentateur de Fox News Trucker Carlson, mais ils sont trop peu. Si Donald Trump perd les élections, la bonne nouvelle c’est que ces voix populistes auront l’opportunité de prendre les rênes du parti Républicain. Nous n’avons pas besoin de retrouver le parti tel qu’il était avant Trump. Maintenant, les Républicains ont besoin d’un leadership fort, stable et compétent. Et celui-ci ne pourra pas émerger tant que Trump n’est pas parti.

Que pensez-vous de la manière dont Trump a géré la crise du coronavirus?

Il a été terriblement mauvais. Pour être honnête, presque tous les gouvernements du monde ont mal abordé le coronavirus au début. Mais Trump n’a pas eu de politique claire et n’a pas su inspirer la confiance. Je ne crois pas qu’il ait compris la nature de la crise, d’un point de vue scientifique. Il est impossible de savoir quoi attendre de lui. Parfois, il contredit ses propres experts. Ces derniers jours, il a dit d’une femme médecin africaine qui vit au Texas et qui affirme que les problèmes gynécologiques sont parfois causés par les femmes ayant des rapports sexuels avec des démons qu’elle était «impressionnante», tout ça parce qu’elle a salué ses déclarations sur l’hydroxychloroquine et a délégitimé l’utilisation de masque. Après ça, comment voulez-vous avoir confiance en son leadership sur le Covid-19? L’Amérique a été humiliée devant le monde, en partie à cause de ce problème de leadership.

Les problèmes liés au coronavirus que l’Amérique a connus ne sont pas tous liés à Trump.

Je dois dire qu’il y a eu aussi un échec du «followership», si vous me passez ce néologisme. Beaucoup de gens politisés à droite ont refusé de porter de masque et de croire que le coronavirus était une réelle menace. La gauche s’est moquée de ces gens, et quand les mouvements de protestation en hommage à George Floyd ont commencé, soudainement, la plupart de ces mêmes personnes de gauche, scientifiques et médecins compris, sont sortis manifester, faisant fi des règles sanitaires. Ce qui est d’une hypocrisie totale. Les problèmes liés au coronavirus que l’Amérique a connus ne sont pas tous liés à Trump, mais en tant que chef d’État, pendant une grave crise, il a été encombrant.

Est-ce que le coronavirus peut entrer en jeu dans le choix des électeurs en novembre?

Bien sûr. Je pense que ça ne sera pas une question aussi importante que la politique du gouvernement en matière de santé publique de manière générale. Mais il y aura un effet réel dans la colère et les frustrations des électeurs face à cette crise sans fin. Je sens que la colère monte. Les gens veulent du changement et veulent voir le bout de la crise. Malheureusement, le virus ne fait pas de politique. Si Joe Biden gagne les élections et que la crise du coronavirus n’est pas endiguée, nous pouvons nous retrouver dans une situation d’instabilité politique qu’aucun américain n’a pu imaginer. Ma plus grande peur, c’est que les futurs historiens se penchent sur notre période de l’histoire américaine en la comparant à l’Espagne de 1931…

La rédaction vous conseille

Ref. Rod Dreher: «L’Amérique a été humiliée aux yeux du monde»

JPSC

Commentaires

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.

Optionnel