Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Pour en finir avec les préjugés anticatholiques

IMPRIMER

Du site "Pour une école libre au Québec" :

Livre de Rodney Stark : Faux Témoignages. Pour en finir avec les préjugés anticatholiques

 
       
Rodney Stark a enseigné la sociologie et les religions comparées à l’Université de Washington (Seattle) jusqu’en 2004. Il est désormais professeur de sciences sociales à l’Université Baylor au Texas. Traduit dans le monde entier, il est l’auteur du succès de librairie L’essor du christianisme (Excelsis, 2013).

Son dernier ouvrage est Faux Témoignages.

On lit souvent que l’Inquisition fut l’un des chapitres les plus terribles et sanglants de l’histoire occidentale ; que Pie XII, dit « le pape d’Hitler », était antisémite ; que l’obscurantisme a freiné la science jusqu’à l’arrivée des Lumières ; et que les croisades furent le premier exemple de l’avidité occidentale. Ces affirmations sont pourtant sans fondements historiques. 
 
Dans cet ouvrage, l’éminent professeur de sociologie des religions Rodney Stark démontre que certaines idées fermement établies — surtout lorsque l’Église entre en scène — sont en réalité des mythes. 
 
Il s’attaque aux légendes noires de l’histoire de l’Église et explique de quelles façons elles se sont substituées à la réalité des faits. Un livre passionnant, écrit « non pour défendre l’Église, mais pour défendre l’Histoire ».  Rodney Stark n'est pas catholique.

Nous reproduisons ci-dessous des extraits de cet ouvrage.

FAUX TÉMOIGNAGES.
Pour en finir avec les préjugés anticatholiques
par Rodney Stark,
aux éditions SALVATOR,
à Paris,
paru le 29 août 2019,
288 pages,
ISBN-10 : 2 706 718 226
ISBN-13 : 978-2706718229

INTRODUCTION

Confronter d’éminents sectaires

JEUNE protestant aux ambitions intellectuelles, je me demandais toujours avec étonnement pourquoi les catholiques faisaient aussi grand cas de la journée dédiée à la mémoire de Christophe Colomb. Ne se rendaient-ils donc pas compte de l’ironie à célébrer un homme qui, bien que catholique, avait réalisé son voyage de découverte contre l’opposition inflexible de prélats catholiques romains qui faisaient valoir des preuves bibliques selon lesquelles la Terre était plate ? Toute tentative pour atteindre l’Asie en naviguant vers l’Ouest finirait donc, selon eux, par un désastre et plongerait les navires dans l’abîme du bout de la terre.

Tout le monde était au courant de ce conflit. On ne nous l’apprenait pas seulement à l’école, mais l’histoire de Colomb qui allait prouver que la Terre était ronde était également mise en scène dans des films, des pièces de théâtre à Broadway et même dans des chansons populaires. Et cependant, tous les 12 octobre, des membres des Chevaliers de Colomb, accompagnés par des prêtres, déambulaient en grand nombre dans les rues pour célébrer l’arrivée du « Grand Navigateur » dans le Nouveau Monde. Quelle absurdité !

Et quelle ne fut pas ma surprise quand je découvris, des années plus tard, que cette description des raisons du conflit entre les conseillers catholiques et Colomb était mensongère !
 
Au XVe siècle (et bien des siècles auparavant) tout Européen instruit, y compris les prélats catholiques, savait que la Terre était ronde. La résistance que rencontrait Colomb ne portait pas sur la configuration de la Terre, mais sur le fait qu’il se trompait lourdement quant à la circonférence du globe. Il estimait à 2 800 milles la distance entre les îles Canaries et le Japon, alors qu’elle en compte 14 000. Ses adversaires cléricaux, qui la connaissaient, étaient contre le voyage, arguant qu’il périrait en mer avec son équipage. S’il n’y avait pas eu le continent américain — et personne ne savait qu’il existait — les trois embarcations, la Niña, la Pinta et la Santa Maria auraient tout aussi bien pu disparaître de la surface de la terre, car tout le monde à bord serait mort de faim et de soif.
 
On peut s’étonner de ne trouver ni dans son propre journal ni dans le livre de son fils Historie del S.D. Fernando Colombo [lire en ligne][traduction en français : Christophe Colomb raconté par son fils, Perrin, 1991], aucun indice indiquant qu’il voulait prouver que la Terre était ronde. Cette histoire était inconnue jusqu’au moment où elle apparut, trois siècles plus tard, dans une biographie de Colomb publiée en 1828. Son auteur, Washington Irving (1783-1859), est plus connu pour son œuvre de fiction. N’avait-il pas introduit, dans La légende de Sleepy Hollow, la figure du cavalier sans tête ? Le récit sur Colomb et la Terre plate avait beau être tout aussi fictif, Irving le présenta comme un fait réel. Presque aussitôt l’histoire fut validée avec empressement par les historiens, si profondément convaincus de la malignité et de la stupidité de l’Église catholique qu’ils ne ressentaient pas le besoin de chercher un supplément de confirmation, alors que certains d’entre eux avaient dû se rendre compte que l’histoire était sortie de nulle part. Quoi qu’il en soit, c’est ainsi que la tradition selon laquelle Colomb aurait prouvé la rotondité de la Terre a fait son entrée dans les manuels scolaires.
 
Du temps de Washington Irving, il s’agissait d’un schéma courant, étant donné que de nombreuses distorsions vicieuses et de mensonges avaient fait leur entrée dans le canon historique avec le sceau d’approbation d’éminents chercheurs, tant qu’ils jetaient le discrédit sur l’Église catholique. N’oublions pas que les catholiques se sont vus refuser l’admission à Oxford et à Cambridge jusqu’en 1871, et que certaines universités américaines avaient, à l’époque, recours à la même pratique. Malheureusement, à la différence de l’histoire de Colomb, nombre de ces accusations anticatholiques tout aussi infondées demeurent une partie intégrante de l’héritage historique occidental. En effet, en 2009, on a constaté, en analysant les manuels scolaires, que l'on continuait, en Allemagne et en Autriche, à enseigner l’histoire mensongère de Colomb et de la Terre plate !
 
Tout a débuté par les guerres déclenchées en Europe à la suite de la Réforme qui a opposé protestants et catholiques et fait des millions de morts. À la même époque, l’Espagne apparaissait comme la principale puissance catholique. Par réaction, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas ont alors déclenché d’intenses campagnes de propagande qui décrivaient les Espagnols comme de fanatiques barbares assoiffés de sang. Jeffrey Burton Russell, éminent historien du Moyen Âge, écrit :
D’innombrables livres et pamphlets furent édités par les presses du Nord accusant l’empire espagnol de dépravation inhumaine et d’horribles atrocités. […] L’Espagne était décrite comme un lieu de ténèbres, d’ignorance et de mal.
Les chercheurs bien informés d’aujourd’hui, non contents de rejeter cette image malveillante, lui ont même donné un nom : la « Légende noire espagnole ». Il n’empêche que cette image de l’Espagne et des catholiques espagnols demeure très vivante dans notre culture — la seule mention de l’« Inquisition espagnole » ne provoque-t-elle pas dégoût et indignation ?
 
Mais les protestants en colère n’étaient pas les seuls à inventer ces histoires ou à y acquiescer. De nombreux mensonges analysés dans les chapitres qui vont suivre étaient soutenus par des auteurs antireligieux, notamment à l’époque des « Lumières ». Plus que pour leur valeur réelle, leurs ouvrages étaient tolérés parce que jugés anticatholiques — bien que, plus récemment, des auteurs de ce genre affichent leur irréligion en même temps que leur dédain du catholicisme. En son temps, Edward Gibbon (1737-1794) aurait été en difficulté si les vues profondément antireligieuses qu’il exposait dans Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain n’avaient pas été perçues, à tort, comme ne s’appliquant qu’au catholicisme romain. Mais, puisqu’à l’époque de l’Empire romain, le catholicisme était la seule Église chrétienne, les lecteurs de Gibbon présupposaient que ses attaques visaient spécifiquement le catholicisme et non la religion en général.
 
Bien que Gibbon ait été l’un des tout premiers « sectaires distingués », il est en bonne compagnie, la liste de chercheurs anticatholiques renommés (dont certains sont toujours en vie) étant effectivement assez longue. Dans les prochains chapitres, nous allons en rencontrer des dizaines, dont certains à plusieurs reprises. Pire, ces dernières années, quelques-unes des contributions les plus malveillantes à l’histoire anticatholique sont dues à des catholiques qui se sont éloignés de leur Église, dont nombre d’anciens séminaristes et de prêtres, ou des religieuses ayant quitté leur ordre, tels John Cornwell, James Carrol et Karen Armstrong. Normalement, les attaques provenant de transfuges d’un groupe particulier sont traitées avec prudence. Mais, aujourd’hui, les charges lancées contre l’Église par des catholiques qui ne pratiquent plus sont souvent considérées, pour cette raison même, comme particulièrement fiables.
 
Quoi qu’il en soit, si vous avez des doutes quant à savoir si votre connaissance de l’histoire occidentale est déformée par ces sectaires distingués, demandez-vous si vous croyez à l’une des affirmations suivantes :
 
— L’Église a soutenu et activement participé à presque deux millénaires de violence antisémite, au motif que les juifs étaient responsables de la crucifixion de Jésus-Christ, jusqu’au moment où, en 1965, le concile Vatican II s’est senti moralement obligé de se distancier de cette doctrine. Cependant, l’Église ne s’est toujours pas excusée de ce que Pie XII est considéré à juste titre comme le « pape de Hitler ».
 
— Il y a peu, nous avons appris l’existence d’évangiles chrétiens remarquablement éclairés, qui avaient été supprimés il y a longtemps par des prélats catholiques étroits d’esprit.
 
— Une fois leur Église arrivée au pouvoir en tant qu’Église officielle de Rome, les chrétiens ont rapidement et brutalement persécuté et éliminé le paganisme.
 
— La chute de Rome et l’ascension de l’Église ont précipité le déclin de l’Europe en un millénaire d’ignorance et de sous-développement culturel. Cet âge de ténèbres a perduré jusqu’à la Renaissance et aux Lumières, quand des chercheurs séculiers ont fait éclater les barrières séculaires érigées par l’Église contre la raison.
 
— Lancées par les papes, les croisades n’ont été que le premier chapitre de l’histoire sanglante du colonialisme européen injustifié et brutal.

— L’Inquisition espagnole a torturé et assassiné un grand nombre d’innocents pour des crimes « imaginaires », tels que la sorcellerie et les blasphèmes.
 
— L’Église catholique a craint et persécuté des scientifiques, comme l’illustre bien le cas de Galilée. C’est la raison pour laquelle la « révolution » scientifique a essentiellement eu lieu dans des régions protestantes, seules contrées où l’Église catholique ne pouvait pas supprimer la pensée indépendante.
 
— N’ayant pas de critique à formuler à l’encontre de l’esclavage, l’Église n’a rien entrepris pour s’opposer à son introduction dans le Nouveau Monde ou pour le rendre plus humain.
 
— Jusqu’à très récemment, la vision catholique de l’État idéal se résumait en une seule formule : « le droit divin des rois ». En conséquence, l’Église a contré avec force tous les efforts pour établir des gouvernements plus libéraux, et a ardemment soutenu les dictateurs.
 
— C’est la Réforme protestante qui a brisé l’emprise répressive catholique sur le progrès et inauguré le capitalisme, la liberté religieuse et le monde moderne.
 
Chacune de ces affirmations fait partie de la culture ambiante. Elles sont largement acceptées et fréquemment répétées, mais elles sont toutes fausses et nombreuses à être l’exact contraire de la vérité ! Un chapitre sera consacré au résumé de leurs récentes mises à jour et à la démonstration qu’elles sont assurément erronées.
 
Il semble pertinent de souligner ici que je ne me suis pas mis à écrire ce livre à partir de zéro. Au cours de la rédaction de plusieurs ouvrages sur l’histoire médiévale et sur les origines du christianisme, je suis fréquemment tombé sur de graves distorsions liées à un anticatholicisme évident, les auteurs exprimant souvent explicitement leur haine de l’Église. Ayant rédigé, dans ces livres antérieurs, des notes critiques sur nombre des exemples cités plus haut, j’ai fini par considérer que le problème posé par ces réactions anticatholiques de savants de renom est trop important et ses conséquences trop envahissantes pour qu’on puisse se contenter de les réfuter ponctuellement. C’est pourquoi j’ai commencé à rassembler, à réviser et à substantiellement étendre mes notes antérieures et à en rajouter de nouvelles sans toutefois tenter de « disculper » l’histoire de l’Église. J’ai longuement écrit sur des thèmes comme la corruption du clergé, les agressions brutales d’« hérétiques », et sur des méfaits et manquements plus récents de l’Église, comme le fait de couvrir des prêtres pédophiles ou la promotion mal avisée de la théologie de la libération. Mais, quelle que soit l’importance qu’on accorde à ces aspects négatifs de l’histoire de l’Église, cela ne justifie pas les exagérations extrêmes, les fausses accusations et les fraudes évidentes auxquelles seront consacrés les chapitres qui vont suivre. Face à cette vaste littérature de mensonges, j’ai tenu compte des paroles de Garrett Mattingly (1900-1962) de l'université Columbia :
Il n’importe nullement aux morts de recevoir justice de la part des générations ultérieures. Mais rendre justice aux vivants, même tardivement, devrait compter.
Vous vous demandez peut-être : s’il s’agit de mensonges notoires, pourquoi subsistent-ils ? En partie, parce qu’ils se renforcent mutuellement et sont si profondément ancrés dans notre culture qu’il semble impossible qu’ils ne soient pas vrais. J’avoue que lorsque j’ai rencontré pour la première fois l’assertion selon laquelle l’Inquisition espagnole, non seulement aurait répandu très peu de sang, mais aurait été une force majeure à l’appui de la modération et de la justice, je l’ai rejetée spontanément comme une variante d’un révisionnisme excentrique, simplement désireux d’attirer l’attention.
 
Mais après un examen approfondi, j’ai découvert avec stupéfaction que, parmi d’autres choses, c’était l’Inquisition qui avait empêché que ne se répande en Espagne et en Italie la fureur meurtrière liée à la sorcellerie qui sévissait dans toute l’Europe [surtout protestante] des XVIe et XVIIe siècles, et qu’au lieu de brûler eux-mêmes des sorcières, les inquisiteurs avaient fait pendre certains de ceux qui les avaient condamnées au feu.
 
Sachez que vous n’aurez pas à me croire sur parole. J’ai fait des recherches très poussées, nécessaires pour réfuter ces arguments anticatholiques fallacieux, et j’ai alors si largement documenté mes conclusions que chacun peut les vérifier. Mais dans la plupart des cas, je rapporte simplement l’opinion prédominante des experts qualifiés d’aujourd’hui. Bien qu’ils se plaignent souvent de ce qu’un argument anticatholique particulier fabriqué de toute pièce a la vie dure, la plupart d’entre eux continuent malheureusement à écrire uniquement à l’intention de leurs pairs sans chercher à partager leur savoir avec le grand public — le mythe de Colomb est resté ainsi dans les manuels scolaires et la culture populaire, alors que des chercheurs remarquables en avaient démasqué depuis des décennies les origines frauduleuses. J’ai donc entrepris de rendre largement accessible leur travail, en prenant soin de citer et de pleinement reconnaître leurs résultats. Chaque chapitre proposera une brève biographie des principaux contributeurs.
 
Enfin, n’étant pas moi-même catholique romain, je n’ai pas écrit ce livre pour défendre l’Église, mais pour défendre l’Histoire.

CHAPITRE 1

Les péchés d’antisémitisme

DURANT des siècles, on a justifié la persécution des juifs au nom de Dieu. La doctrine selon laquelle ils ont tué le Christ et se sont ainsi attiré la colère et la punition éternelles de Dieu a fourni l’inspiration à la construction des ghettos médiévaux et à la mise en œuvre des pogroms sanglants de l’histoire.
Tel est le premier paragraphe d’un livre que j’ai publié il y a des années. Il semble approprié de commencer ce chapitre en expliquant comment j’en suis venu à l’écrire.
 
Durant la première année de mes études supérieures à Berkeley, le directeur du Survey Research Center me recruta pour collaborer à un grand projet de recherche consacré à l’étude de l’antisémitisme, financé par l’Anti-Defamation League (Ligue anti-diffamation) des B’nai B’rith. On m’a rapidement confié le volet centré sur les effets des enseignements chrétiens sur les croyances et les sentiments négatifs vis-à-vis des Juifs. Bien que n’ayant pas encore obtenu mon diplôme de maîtrise, j’ai endossé la responsabilité principale de la conception et de la mise en œuvre d’importants sondages d’opinion sur cette thématique, ainsi que de l’analyse de ses résultats et la rédaction d’un livre intitulé Christian Beliefs and Anti-Semitism.
 
Il n’est pas surprenant que les données aient révélé un lien significatif entre croyance et préjugé : les chrétiens américains reprochant aux juifs d’être responsables de la Crucifixion étaient également plus susceptibles d’accepter les stéréotypes antisémites selon lesquels les juifs sont avares, vils, immoraux et antipatriotiques. En conséquence, avant même que j’aie pu terminer une première ébauche du livre, on me demanda de rédiger une présentation concise des résultats de l’enquête, qui devait être distribuée aux évêques participant à Vatican II, l’important concile œcuménique convoqué par le pape Jean XXIII. Selon le cardinal Augustin Bea, cité par le New York Times, ce résumé a joué un rôle important dans la rédaction de la Déclaration sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes (Nostra Aetate), et plus particulièrement avec les juifs :
Encore que des autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ, ce qui a été commis durant la Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les juifs vivant alors, ni aux juifs de notre temps. S’il est vrai que l’Église est le nouveau Peuple de Dieu, les juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la Sainte Écriture. Que tous aient donc soin, dans la catéchèse et la prédication de la Parole de Dieu, de n’enseigner quoi que ce soit qui ne soit conforme à la vérité de l’Évangile et à l’esprit du Christ. En outre, l’Église, qui réprouve toutes les persécutions contre tous les hommes, quels qu’ils soient, ne pouvant oublier le patrimoine qu’elle a en commun avec les juifs, et poussée, non pas par des motifs politiques, mais par la charité religieuse de l’Évangile, déplore les haines, les persécutions et les manifestations d’antisémitisme, qui, quels que soient leur époque et leurs auteurs, ont été dirigées contre les juifs.
J’étais très satisfait que le concile ait rédigé cette déclaration et fier d’y avoir apporté ma contribution. Cependant, à l’époque, j’étais bien trop naïf pour apprécier toutes les subtilités du texte conciliaire et trop peu informé du contexte historique pour me rendre compte qu’il n’y avait là rien de véritablement nouveau — que l’Église n’avait jamais enseigné que les juifs étaient exclus de l’amour de Dieu. Ce n’est que des années plus tard que j’ai compris à quel point l’Église catholique s’était érigée contre la violence antisémite, bien que certains chrétiens aient souvent justifié leurs attaques contre les juifs en alléguant des motifs religieux. Ma prise de conscience concernant ces questions a pris de l’ampleur lorsque j’ai travaillé sur plusieurs aspects de l’histoire ancienne et médiévale, en écrivant par exemple une longue analyse de tous les déchaînements de violence antisémite connus en Europe et en terre d’Islam durant la période de 500 à 1600. Ce travail m’a finalement obligé à repenser l’ensemble des liens entre le christianisme et l’antisémitisme.
 
Il faut garder à l’esprit que durant des siècles il y eut de nombreux prêtres catholiques, parmi lesquels des saints, des opportunistes, des dévots, des corrompus ou des ignorants, quelques athées et même un fou. Il n’est pas étonnant que quelques-uns de ces membres du clergé aient cru que Dieu haïssait les juifs et que plusieurs aient même été impliqués dans des déclenchements de violence antisémite. Mais, comme nous allons le voir, de telles vues et de telles actions n’avaient aucun statut officiel au sein de l’Église et ne reflétaient pas le comportement normal du clergé catholique à l’égard des juifs. Au contraire, le clergé a souvent défendu les juifs locaux exposés à des attaques, parfois au risque de leur vie.

L’invention de l’antisémitisme

Commençons par le commencement : de nombreux chercheurs contemporains accusent l’Église d’avoir été à l’origine de l’antisémitisme. Rosemary Ruether, théologienne féministe bien connue, est même allée jusqu’à affirmer que « l’Église porte une grave responsabilité dans l’histoire tragique des juifs en milieu chrétien, et c’est sur cette base qu’est né l’antisémitisme politique et l’usage qu’en ont fait les nazis ». Jules Isaac va dans le même sens : « Sans les siècles de catéchisme, de propagande et d’invectives chrétiennes, l’endoctrinement, la propagande et les invectives hitlériennes n’auraient pas été possibles. » Et, selon Robert T. Osborn, « les chrétiens étaient, dès le début apparemment, antijuifs et antisémites ».
 
Ces accusations s’appuient sur des passages du Nouveau Testament qui attaquent les juifs pour avoir rejeté le Christ et persécuté les chrétiens, bien que tous les chercheurs qui pensent que les chrétiens ont inventé l’antisémitisme sachent qu’une profonde hostilité à l’égard des juifs existait bien avant la naissance de Jésus. Peut-être à cause de leur antagonisme vis-à-vis de la première Église, ces chercheurs qualifiaient de simple « antipathie » ce que les anciens avaient parfois pu ressentir envers les Juifs. Comme cela n’avait pas, à leurs yeux, un caractère durable et fondamental, cela ne pouvait donc être considéré comme de l’antisémitisme proprement dit. C’était une attitude issue exclusivement de conflits politiques par exemple la révolte des Macchabées. De fait, ces sentiments négatifs à l’égard des Juifs étaient seulement « sporadiques », de simples « poches isolées de désordre ». Ces chercheurs affirmaient en revanche que le vrai antisémitisme était profond et durable, quelque chose d’entièrement nouveau introduit par le christianisme et né de l’arrogance et de l’ambition chrétiennes. Si tel est le cas, de nombreux intellectuels romains de premier plan devaient être secrètement chrétiens !
 
Ce fut Sénèque (4 av. J.-C.-65), grand philosophe et homme d’État romain, qui accusa les Juifs d’être une « race maudite » et condamna leur influence. Ce fut Cicéron (106-43 av. J.-C.), le plus grand orateur romain, qui se plaignit que les rites et les observances des Juifs étaient « en contradiction avec la gloire de notre Empire, [et] avec la dignité de notre nom ». Ce fut Tacite (56-117), historien romain très apprécié, qui fulmina contre les juifs parce qu’ils « méprisaient les dieux » et qualifia leurs pratiques religieuses de « bizarres et lugubres ». Selon lui, les Juifs se retranchaient dans leur malveillance même et cherchaient à accroître leur richesse grâce à une opiniâtre loyauté les uns envers les autres : « Avec leurs frères, fidélité à toute épreuve, pitié toujours secourable ; contre le reste des hommes, haine et hostilité. » Je ne suis pas à même de déceler en quoi les griefs de Tacite différeraient de l’antisémitisme moderne courant, tel qu’il est généralement défini et jaugé.
 
Cette animosité n’en resta pas non plus aux simples mots. En 139 av. J.-C., les juifs furent expulsés de Rome par un édit les accusant « d’introduire leurs propres rites » et « d’infecter ainsi les mœurs romaines ». Puis, en 19, l’empereur Tibère ordonna aux juifs de Rome de brûler tous leurs vêtements sacrés et fit transporter en Sardaigne tous les mâles juifs en âge de porter les armes, où ils furent assignés à réprimer le brigandage. Comme le note Tacite, « s’ils succombaient à l’insalubrité du climat, la perte serait peu regrettable ». Tous les autres furent bannis non seulement de la ville de Rome, mais de l’Italie « sous peine d’esclavage à vie s’ils n’obéissaient pas », comme le rapporte Suétone (vers 71-135). En 70, l’empereur Vespasien imposa une taxe spéciale à tous les juifs de l’Empire, en s’emparant ainsi des contributions qu’ils avaient faites annuellement au Temple de Jérusalem. Et en 95, l’empereur Domitien fit exécuter son cousin Flavius Clemens et de « nombreux autres » pour « avoir dérivé vers des pratiques juives », comme le rapporte Dion Cassius (163-229).
 
Ce ne sont toutefois pas les Romains qui ont inventé l’antisémitisme. Il existe plusieurs versions connues d’un récit sur une expulsion d’Égypte de lépreux et d’étrangers indésirables, parallèles à celle de l’Exode, des récits dans lesquels certains chercheurs ont vu la première apparition de l’antisémitisme. Il existe également, très hostiles aux juifs, les traitant de misanthropes impies et les accusant même de cannibalisme, des écrits datant du Ier siècle av. J.-C., dus à des auteurs grecs comme Didorus Siculus (vers 90-30 av. J.-C.), Strabon (vers 63 av. J.-C.-24) et Apion (20 av. J.-C.-45).
 
Il en ressort clairement que l’antisémitisme n’est pas né du conflit entre les chrétiens et les juifs à propos de la divinité de Jésus, mais qu’il a dérivé plutôt de l’intense engagement que des religions exclusives produisent invariablement parmi leurs adhérents et les réponses hostiles que cet engagement provoque chez ceux du dehors. Comme le formule l’éminente spécialiste E. Mary Smallwood, « l’exclusivisme juif générait de l’impopularité qui, à son tour, générait l’antisémitisme », tout comme l’exclusivisme chrétien allait également déclencher plus tard l’antagonisme romain à leur égard. En réalité, les juifs et les chrétiens n’étaient pas seuls à être persécutés par Rome ; certaines croyances païennes exclusives l’étaient tout autant, comme les communautés qui pratiquaient le culte d’Isis et de Cybèle (Magna Mater).
 
Avec la disparition de ces croyances païennes et la montée du christianisme, l’antisémitisme fut le seul survivant de ces anciens préjugés. À moins de croire que l’Église a été l’unique canal de transmission culturelle, il n’y a pas de raison de supposer que cet héritage d’antisémitisme préchrétien n’ait pas persisté dans la civilisation occidentale — sans doute souvent en lien à des définitions des juifs comme étrangers [exclus, aubains, horsains], sans pour autant dépendre de ce lien. L’antagonisme à leur égard avait donc probablement une vie à lui, enracinée dans l’époque classique et sensible à l’exclusivisme qui les caractérisait. Le Nouveau Testament, par exemple, ne les présente pas comme des avares fortunés, alors que cette image était aussi un thème central dans la haine des juifs à l’époque médiévale qu’elle l’avait été pour Tacite et les Romains de son époque. De plus, l’antisémitisme est bien entendu inhérent au conflit théologique entre les croyances juive et chrétienne.

Conflit religieux précoce

Le Nouveau Testament contient un certain nombre de références aux Juifs, dures et redoutablement agressives. L’une des plus incendiaires et la plus fréquemment citée est celle du passage de Matthieu 27, 24-26 :
Pilate, voyant que cela ne servait à rien, mais qu’il en résultait plutôt du tumulte, prit de l’eau et se lava les mains devant la foule, en disant : « Je suis quitte de ce sang. À vous de voir ! » Et, répondant, tout le peuple dit : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! » Alors il leur relâcha Barabbas. Quant à Jésus, après l’avoir fait flageller, il le livra pour être crucifié.
Parmi les autres exemples, citons Matthieu 23, 37 :
« Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés. »
Jean 5, 16-18:
Et voilà pourquoi les Juifs persécutaient Jésus : parce qu’il faisait cela [guérir un homme malade] un sabbat. Mais il leur répondit : « Mon Père travaille jusqu’à présent, et moi aussi je travaille. » Voilà donc pourquoi les Juifs n’en cherchaient que plus à le tuer : parce que non seulement il violait le sabbat, mais il appelait encore Dieu son propre Père, se faisant l’égal de Dieu.
On peut comprendre que de tels versets aient suscité une grande perplexité et angoisse chez de nombreux chrétiens et provoqué des réactions amères chez nombre de juifs. Malheureusement, en condamnant ces passages néotestamentaires et d’autres semblables, les apologistes chrétiens et les critiques juifs les interprètent bien trop souvent hors contexte et sans aucune approche comparative. Pour ce qui est du contexte, ils étaient écrits par des hommes qui se considéraient toujours comme juifs, bien que d’un genre plus éclairé, et s’adressaient à des juifs qui avaient, selon eux, manqué ou refusé de reconnaître le « progrès ». Ainsi, des critiques véhéments comme J. T. Sanders seraient bien inspirés de ne pas se concentrer exclusivement sur le Nouveau Testament, mais de comparer ces affirmations avec certaines polémiques vétérotestamentaires contre d’autres juifs qui ne s’avéraient pas à la hauteur des exigences de foi de tel ou tel prophète. Ainsi, Jérémie (18, 23) par exemple demande au Seigneur :
Ne pardonne pas leur faute, et leur péché, ne l’efface pas de devant toi. Qu’ils trébuchent devant toi, au temps de ta colère agis contre eux !
Puis, développant son thème, il cite la réponse du Seigneur (19, 7-9)
Je viderai dans ce lieu le dessein de Juda et de Jérusalem : je les ferai tomber devant leurs ennemis par le glaive et par la main de ceux qui en veulent à leur vie, et je livrerai leurs cadavres en nourriture aux oiseaux du ciel et aux bêtes de la terre. […] Et je leur ferai manger la chair de leurs fils et la chair de leurs filles.
On peut trouver des dizaines de versets similaires dans l’Ancien Testament et fournir ainsi un contexte au sein duquel les polémiques néotestamentaires peuvent être comprises comme typiques de « la critique prophétique interne au judaïsme ».
 
Pareillement, une grande part de l’angoisse à propos d’affirmations antijuives dans le Nouveau Testament naît de ce qu’elles sont prises, de façon anachronique, comme celles d’une majorité chrétienne acerbe et injurieuse. C’est ne pas prendre en compte le fait que lorsque ces passages ont été écrits, les chrétiens étaient une toute petite minorité persécutée, non seulement au sein de l’immense Empire gréco-romain, mais aussi par rapport aux importantes populations juives, à la fois celles de Palestine et celles qui constituaient une diaspora juive assez nombreuse, dispersée dans les diverses grandes villes gréco-romaines. Car c’est dans ces communautés juives que les premiers chrétiens concentrèrent leurs efforts de conversion. Vers 100, à l’époque où les évangiles circulaient déjà, il y avait probablement un peu moins de 8 000 chrétiens sur terre, et même un siècle plus tard, il n’y en avait toujours que quelque 200 000. Alors que l'on comptait environ sept millions de juifs, dont seulement un million en Palestine. Dans les premiers temps, ce n’étaient pas les Romains la principale source de danger pour les chrétiens, mais les populations juives environnantes.
 
On trouve çà et là dans les sources des preuves de persécutions des chrétiens par les juifs, et elles sont manifestement incomplètes. Mais il y a tout lieu de croire que la persécution était courante et s’est étalée sur plusieurs siècles. Le christianisme était en effet une abomination intolérable aux yeux des juifs pieux. À la différence des païens, dont les péchés pouvaient être pardonnés parce qu’ils étaient considérés comme étant de l’extérieur et ignorants, le mépris chrétien de la Loi était une faute commise par ceux dont beaucoup avaient été élevés juifs et affirmaient être les héritiers légitimes de l’entièreté de la tradition juive. Pire encore, les chrétiens professaient une hérésie outrancière, non seulement en proclamant que Jésus était le Messie promis, mais en soutenant qu’il était le Fils de Dieu, semblant ainsi se passer du monothéisme. Aux yeux de juifs dévots, il s’agissait là d’offenses terribles qui requéraient des réponses violentes.
 
Quant aux preuves concernant d’effectives tentatives juives pour punir ces crimes, nous savons qu’en Actes 22, 4-5, Paul confesse qu’avant sa conversion vers 35, il avait livré des chrétiens au « grand prêtre et au collège des anciens » afin qu’ils soient châtiés, et le livre des Actes rapporte plusieurs séquences où les « apôtres » ont été flagellés. Le diacre Étienne a été lapidé à mort sur ordre du Sanhédrin vers 37. Puis, quand Paul a réorienté ses efforts missionnaires vers l’Ouest, il a été fouetté et lapidé dans diverses villes, mais sans succès, sur ordre de chefs juifs. De plus, selon le grand historien juif Josèphe (37-101), dont les dires sont confirmés par l’historien chrétien Eusèbe de Césarée (263-339), Jacques, frère de Jésus et chef de l’Église locale, fut publiquement raillé et exécuté par les dirigeants juifs de Jérusalem, en 61 ou 62. La menace juive était donc bien réelle.
 
En conséquence, un certain nombre de chercheurs ont souligné que les passages antijuifs que l’on trouve dans le Nouveau Testament doivent être interprétés comme étant simplement l’une des facettes d’un conflit religieux très violent. Ce qui a longtemps fait défaut, c’était des preuves solides de l’autre versant, d’expressions antichrétiennes méprisantes dans les sources juives, comme le Talmud, la collection d’écrits de rabbins lettrés dont la rédaction débuta au premier siècle. Un certain nombre de passages vicieusement antichrétiens provenant prétendument du Talmud ont été publiés par un frère dominicain espagnol au XIIIe siècle (dont on affirmait qu’ils lui avaient été secrètement communiqués par des convertis juifs au christianisme) et cités plus tard par Martin Luther. Une œuvre similaire en deux volumes a vu le jour en Allemagne, en 1700. Les deux publications ont attiré l’attention d’antisémites qui s’y sont référés dans des pamphlets haineux, mais leur authenticité a été mise en cause aussi bien du côté juif que du côté chrétien. À la suite de plaintes émises par la communauté juive de Francfort, les volumes allemands ont été confisqués par le gouvernement. Ainsi, la conviction largement répandue parmi les chercheurs a longtemps consisté à considérer qu’il n’y avait pas de références authentiques à Jésus dans le Talmud et qu’à part quelques incidents isolés, il n’y avait pas eu de persécution importante des chrétiens par les juifs. Ce qui a permis à James Everett Seaver d’affirmer en toute confiance que la haine juive des premiers chrétiens « n’a pas d’existence réelle sur le plan historique ».
 
Cette vision des choses a été complètement réfutée par la superbe étude de Peter Schäfer. Directeur des études juives à l’université de Princeton et de réputation irréprochable, Schäfer a travaillé à la fois sur le Talmud de Jérusalem (rédigé par des rabbins des Ier et IIe siècles) et sur celui de Babylone (écrit entre les IIIe et VIe siècles). On trouve effectivement çà et là dans ces énormes recueils, des remarques sur Jésus, que Schäfer caractérise de la manière suivante :
Il s’agit de contrepropositions, de narrations alternatives, qui parodient les récits néotestamentaires, notamment l’histoire de la nais0sance et de la mort de Jésus. Elles ridiculisent la naissance de Jésus d’une vierge. […] Elles sont notamment une réplique au récit de la Passion proposé par le Nouveau Testament, avec son message de culpabilité et de honte pour les juifs, assassins du Christ. Elles renversent complètement ce message : Oui, affirment-elles, nous en acceptons la responsabilité, mais il n’y aucune raison d’en avoir honte, car nous l’avons exécuté à juste titre comme blasphémateur et idolâtre. Jésus méritait la mort, il n’a eu que ce qui lui revenait. Ils rejettent en conséquence l’idée chrétienne de sa résurrection, considérant qu’il est puni à jamais en enfer, et soulignant qu’un même destin attend ses disciples qui croient en cet imposteur.
Schäfer poursuit en allant plus dans les détails :
 
— Bien que mariée à Joseph, Marie conçut à la suite d’une relation adultérine avec un soldat romain du nom de Pandera (le nom repose peut-être sur un jeu de mots en référence à parthenos, vierge). Selon la Loi juive, tous deux auraient dû être lapidés à mort.
— Jésus était un mamzer (un bâtard) et aurait dès lors dû être exclu de toute participation à la vie religieuse juive — selon certaines interprétations de la Loi, les mamzers devaient eux-mêmes être lapidés.
— Jésus pratiquait la promiscuité sexuelle avec Marie de Magdala et d’autres.
— Jésus a été condamné pour sorcellerie.
— Jésus n’a pas été crucifié, mais lapidé par des Juifs qui ont pendu ensuite son corps à un arbre.
— Jésus passe l’éternité en enfer, brûlant dans des excréments.
 
Telle est donc la situation. L’antagonisme néotestamentaire à l’égard des juifs est pleinement contrebalancé par celui du Talmud à l’égard des chrétiens. N’oublions pas que la plus grande partie de cet échange a eu lieu alors que les chrétiens étaient une infime minorité. Bien entendu, dès lors qu’ils sont devenus l’écrasante majorité, leurs attitudes à l’égard des juifs ont eu une répercussion sociale bien plus grande que tout ce que les juifs avaient pu pratiquer comme antichristianisme à cette époque. Mais contrairement à ce qu’affirment certains historiens induisant ou induits en erreur, l’Église n’a pas transformé les antagonismes que l’on trouve dans le Nouveau Testament en une justification d’attaques antisémites.

L’Église et les attaques antisémites

Avant d’écrire un livre sur les conséquences historiques du monothéisme, j’ai entrepris de rassembler des données sur tout acte antisémite fatal perpétré par des groupes de chrétiens d’Europe occidentale à partir de l’année 500 et jusqu’en 1600. J’ai choisi de commencer par l’année 500 parce que les conflits mentionnés avant cette époque sont mal documentés et leur historicité est douteuse. De toute façon, en rassemblant des cas corroborés par des sources fiables, j’ai découvert quelque chose d’assez remarquable : il apparaît en effet qu’il n’y a eu qu’un seul cas de ce genre entre les années 500 et 1095 : en 554, une foule en furie a tué plusieurs juifs à Clermont, en Gaule méridionale (la France d’aujourd’hui), et en a forcé d’autres à accepter le baptême chrétien. Qu’il n’y ait pas eu d’autres incidents est dû au fait que l’Église condamnait de tels actes, en affirmant que des conversions forcées n’étaient pas valides et que l’on devait laisser les juifs en paix, une position qu’elle n’a cessé d’affirmer tout au long des siècles ; l’interdiction de baptêmes forcés s’appliqua même aux musulmans durant les croisades.
 
L’absence d’autres attaques durant cette longue période a été confirmée par d’éminents historiens juifs. L’Israélien Nachum T. Gidal s’est référé à cette ère comme aux « jours heureux » des relations judéo-chrétiennes, et Robert Chazan, un érudit distingué dans le domaine de l’histoire juive et des relations entre chrétiens et juifs au haut Moyen Âge, la décrit comme une période « tranquille ». Léon Poliakov (1919-1997), l’un des historiens contemporains les plus respectés en matière d’antisémitisme évoque le « statut favorable des juifs » durant cette ère :
Rois, seigneurs et évêques accordent aux juifs une large autonomie : ils s’administrent donc eux-mêmes, vivant selon leurs propres lois. La science talmudique refleurit aux bords du Rhin et de la Seine à l’époque même où elle tombe en décadence à Babylone. […] Ils [les juifs] continuent à se mélanger librement à la population chrétienne et à vivre en excellente harmonie avec elle ; […] jusqu’au XIe siècle, nulle chronique ne mentionne d’explosions de colère populaire à l’égard des juifs.
Ainsi donc, pendant plus de cinq siècles, les affirmations néotestamentaires hostiles aux juifs n’ont pas eu de conséquences violentes.
 
Un certain nombre de spécialistes du Moyen Âge ont fait remarquer que, durant cette même ère, l’Église ne s’est pratiquement pas intéressée aux hérésies. Non qu’il n’y ait pas eu d’hérétiques, mais elle choisit de les ignorer. À mon avis, les deux phénomènes sont liés : les deux politiques conciliantes à l’égard des juifs et des hérétiques étaient dues au fait qu’aucun des deux groupes ne représentait de menace institutionnelle pour l’Église. Ou, pour le dire de manière plus formelle : là où existe un monopole religieux relativement assuré, un degré important de non-conformité religieuse est toléré, de sorte que les dissidents ou contestataires sont perçus comme ne représentant pas une menace pour le pouvoir de l’élite religieuse. L’Église se sentait en sécurité et la tranquillité prévalait.
 
Cette ère de tolérance prit fin au XIe siècle lorsque le conflit avec l’islam, qui déborda dans les croisades, changea les perceptions des menaces religieuses. Des conflits majeurs vont alors créer un climat général d’intolérance religieuse, y compris vis-à-vis des groupes religieux non menaçants, mais dissidents, non conformistes. Il ne s’agit pas nécessairement là de la politique des dirigeants de l’Église en situation de monopole ; le conflit peut générer un climat d’opinion poussant des membres laïcs à entrer en action au nom des menaces qu’ils ressentent. Cela explique l’explosion, au cours du XIe siècle, de débordements fatals d’antisémitisme dans certaines parties de la chrétienté, de même que le lancement de campagnes sanguinaires contre des hérésies. C’est également cohérent avec le fait que, dès qu’éclata un conflit sérieux au sein du christianisme, on vit apparaître des attaques antisémites et des chasses aux hérétiques similaires au sein de l’islam !
 
Le clergé catholique a enclenché des répressions violentes contre les hérésies, qui débutèrent au XIe siècle, dont de nombreuses dégénérèrent en campagnes sanguinaires, comme celles contre les Cathares (Albigeois). Mais il n’a pas déclenché ni dirigé les explosions d’antisémitisme qui eurent lieu à la même époque. Elles étaient menées par des laïcs, alors que les hommes d’Église s’y opposaient et réussissaient en général à en empêcher de nouvelles.
 
Quelques historiens sont persuadés qu’il y eut des attaques antisémites dans la foulée de la « croisade populaire », cette « horde délabrée » d’hommes, de femmes et d’enfants qui suivit Pierre l’Ermite jusqu’en Turquie, en 1096, pour se faire finalement massacrer. Mais d’autres historiens ne mentionnent pas ces exactions. Tous s’accordent cependant sur le fait que les partisans de Pierre l’Ermite pillaient les populations et leur extorquaient les moyens de poursuivre leur route vers l’Est, et qu’aussi bien des chrétiens que des juifs en étaient les victimes.
 
Nous disposons cependant d’une solide documentation qui prouve que plus de cinq siècles de tranquillité dans les relations judéo-chrétiennes prirent fin le 3 mai 1096, quand Emich de Leiningen, un comte mineur de la Rhénanie, lança une attaque contre la population juive de la ville de Spire (en Allemagne). Il avait été chargé des affaires par son duc qui s’était mis en route vers la Terre sainte, au sein de la force armée réunie par Henri IV, empereur du Saint-Empire romain, pour mener à bien la première croisade. Emich était censé constituer une compagnie de renfort et l’acheminer vers l’Est pour rejoindre l’armée des croisés. Mais avant le départ en croisade d’Henri IV, une rumeur avait circulé selon laquelle celui-ci avait prévu de tuer tous les Juifs de Rhénanie pour venger la mort du Christ. Il l’avait alors dénoncée auprès de tous ses vassaux et leur avait donné l’ordre de veiller à la sécurité de tous les juifs. Emich resta cependant convaincu que cela n’avait pas de sens de partir combattre les ennemis de Dieu à l’Est en laissant derrière soi les ennemis du Christ, et à la tête de ses hommes, il prit la route de Spire.
 
L’évêque de la ville prit cependant les juifs locaux sous sa protection et les forces armées d’Emich ne purent mettre la main que sur une douzaine d’entre eux qui n’avaient pas, pour une raison ou pour une autre, prêté attention à l’alerte lancée par l’évêque, et qui furent tués. Puis il conduisit ses troupes à Worms, où l’évêque avait également accueilli les juifs de la ville dans son palais. Mais cette fois, Emich ne voulut rien savoir : ses forces armées brisèrent les portails du palais épiscopal et massacrèrent quelque cinq cents juifs. Le même scénario se répéta la semaine suivante à Mayence. Une fois encore, l’évêque tenta de protéger la population juive, mais il fut attaqué et dut fuir pour sauver sa vie. Les mêmes exactions se répétèrent à Cologne, puis à Metz. Comme le résume Léon Poliakov : « Il importe de noter que, presque partout, comtes et évêques s’efforcèrent, parfois même au péril de leur vie, de protéger les juifs ». C’est alors qu’une partie de l’armée d’Emich se sépara du gros de la troupe et prit la direction de la vallée de la Moselle pour la purger des juifs. En veillant soigneusement à n’attaquer que des villes « sans évêque résident », elle réussit à tuer plusieurs milliers de personnes.
 
Dans l’intervalle, deux autres commandants de renforts militaires attaquèrent les juifs à leur tour. Volkmar vint à bout de l’opposition de l’évêque local et massacra les juifs de Prague. Gottschalk dirigea une attaque meurtrière contre ceux de Ratisbonne. Le pape « condamna sévèrement » toutes ces attaques, « mais ne put guère faire plus ». Quand Volkmar et ses forces armées arrivèrent en Hongrie et tentèrent de poursuivre leurs attaques contre les juifs, ils furent anéantis par les chevaliers hongrois qui prêtèrent main-forte à leur évêque. Gottschalk connut le même sort. Et le passage fut également refusé à Emich et à ses troupes. Lorsqu’ils essayèrent de le forcer, ils furent à leur tour refoulés par les chevaliers hongrois.
 
Selon Sir Steven Runciman (1903-2000), historien des croisades très respecté, ces défaites apparurent à « la plupart des bons chrétiens » comme « des châtiments envoyés d’en haut sur les assassins des juifs ». Cela allait de pair avec les efforts déployés par les évêques locaux pour protéger les juifs et avec le fait que d’autres armées rassemblées pour la première croisade ne les avaient pas maltraités, à l’exception de plusieurs centaines de juifs qui périrent à Jérusalem lorsque toute la ville fut massacrée à la suite de sa conquête par les croisés.
 
Malheureusement, les attaques en Rhénanie avaient beau être l’œuvre d’un petit nombre, elles donnèrent le ton en attirant l’attention sur la question de savoir s’il fallait continuer à permettre aux juifs de rejeter Jésus, dans un contexte où la conformité religieuse représentait une préoccupation croissante. Certains hommes d’Église succombèrent eux-mêmes à la tentation. Au moment de la deuxième croisade (1146-1149), Pierre, le père abbé du monastère de Cluny, s’interrogea :
À quoi bon s’en aller au bout du monde, à grande perte d’hommes et d’argent, pour combattre les Sarrasins, quand nous laissons demeurer parmi nous d’autres infidèles qui sont mille fois plus coupables envers le Christ que les mahométans ?
Néanmoins, ce fut uniquement en Rhénanie et non en France qu’on allait assister à des massacres de juifs durant la deuxième croisade, et à nouveau à Cologne, à Mayence, à Metz, à Worms et à Spire. Cette fois-ci, ce fut un moine du nom de Radulphe qui contribua à attiser les débordements antisémites. Mais le bilan des morts eût été bien plus élevé, si saint Bernard de Clairvaux ne s’était rendu dans la vallée rhénane pour ordonner la fin du massacre. Éphraïm ben Jacob de Bonn, un chroniqueur juif, a rapporté cette intervention :
Puis le Seigneur entendit nos gémissements. […] Après le mauvais prêtre, il envoya un prêtre décent, un grand homme. […] Son nom était abbé Bernard, de la ville de Clairvaux […] qui leur dit : « Il convient que vous marchiez contre les musulmans. Cependant, quiconque attaque un juif et tente de le tuer agit comme s’il tuait Jésus lui-même. Mon élève Radulphe qui vous a conseillé de les anéantir, ne vous a pas bien avisés. Car il est écrit dans le livre des Psaumes à propos des juifs : “Ne les tuez pas de peur que mes peuples ne m’oublient” ». Tous estimaient ce prêtre comme l’un de leurs saints. […] Sans les miséricordes de notre Créateur qui a envoyé ce père abbé […] il n’y aurait pas eu un seul survivant parmi les juifs.
Bientôt, les croisades s’essoufflèrent, mais les explosions de violence contre les juifs se poursuivirent en Rhénanie. Les incidents antérieurs avaient profondément marqué la culture populaire ; par ailleurs, en manque d’autorité politique, la région était plutôt « politiquement fracturée ». Il y surgissaient et prospéraient divers mouvements hérétiques parce que ni l’Église ni le gouvernement n’étaient en mesure de les supprimer. C’est donc dans cette région que des foules déchaînées continuaient à s’attaquer aux juifs. Ainsi, en 1270, des fauteurs de troubles, qui se disaient descendre des Judenbräter (« rotisseurs de juifs ») de l’époque des croisades, massacrèrent des juifs le long du Rhin, et des attaques similaires éclatèrent en 1283, 1285, 1286 et 1298.
 
Quand la peste noire (1347-1350) fit son apparition en Europe, ce ne fut, une fois de plus, que dans la vallée rhénane que l’Église se montra incapable de protéger les juifs contre les accusations selon lesquelles ils auraient apporté l’épidémie en empoisonnant secrètement les puits. La rumeur était née en Espagne, mais au début, elle accusait les musulmans d’être les empoisonneurs. Puis elle se transforma : les juifs espagnols furent alors jugés responsables de l’épidémie de peste, et c’est ainsi que débutèrent les premières attaques antisémites. Mais les évêques locaux y mirent rapidement fin, forts d’une bulle émise par le pape Clément IV, qui chargeait le clergé de protéger les juifs, dénonçait toutes les allégations à propos de puits empoisonnés et ordonnait que soient excommuniés tous ceux qui répandraient de telles rumeurs ou maltraiteraient les juifs.
 
Mais même l’autorité papale échoua en Rhénanie. Ainsi, une fois de plus, une vague de massacres déferla le long du Rhin, par les villes dont la liste nous est maintenant familière : Spire, Mayence, Metz, Worms et Cologne. Pourquoi l’antisémitisme féroce persistait-il seulement dans cette région et non dans d’autres contrées allemandes ? Sans doute, comme nous l’avons déjà signalé, parce que les élites locales n’y étaient pas suffisamment puissantes pour prévenir la réémergence de cette tradition de massacres. Et si les attaques meurtrières cessèrent en Rhénanie au début du XVe siècle, c’est parce qu’il n’y avait plus de juifs. Tout d’abord, on assista à leur émigration massive de la vallée du Rhin vers l’Europe de l’Est. En même temps, nombre de communautés notoirement antisémites évincèrent leurs juifs : Cologne le fit en 1424 et la plupart des autres peu après. Aucun juif n’avait le droit de résider dans ces régions jusqu’au milieu du XIXe siècle ! Ce n’est pas l’Église qui était responsable de leur éviction de la région rhénane, comme le prouve clairement le fait que de grandes communautés juives demeuraient éparpillées dans tout le reste de l’Allemagne. Gardons également à l’esprit que lorsque les juifs furent expulsés dans d’autres pays, par exemple en Angleterre (1290), en France (1306) et en Espagne (1492), ce fut à l’initiative des autorités séculières, et non de l’Église.
 
Mais si l’Église s’érigeait en barrière contre les attaques des juifs en Europe, elle n’en collaborait pas moins à maintes formes de discriminations qu’ils eurent à subir. Dans la plupart des lieux, la construction des synagogues requérait une permission spéciale ; des disputes éclatèrent à propos de la date de la Pâque juive et la conversion du christianisme au judaïsme était strictement interdite. De nombreux contacts entre chrétiens et juifs étaient prohibés : les mariages et les relations sexuelles interethniques étaient illégaux, et les juifs ne pouvaient pas avoir de domestiques chrétiens. À un certain moment, dans la plupart des pays d’Europe, les juifs furent obligés de porter un insigne ou quelque autre marque distinctive, et furent souvent forcés de vivre dans un quartier de la ville que l’on connaît sous le nom de ghetto (une corruption du mot italien borghetto, ou « petit quartier »).

Musulmans et juifs

Pendant des générations, les historiens ont caractérisé d’« âge d’or » la situation des juifs dans l’Espagne musulmane, qui contrastait avec l’antisémitisme brutal prévalant dans le reste de la chrétienté. Nul ne contredit [à l'époque] Stanley Lane-Poole qui affirma, en 1897
L’histoire de l’Espagne nous offre un contraste mélancolique. Pendant près de huit siècles, sous ses souverains mahométans, l’Espagne offrait le brillant exemple d’un État civilisé et éclairé. […] Tout ce qui rend un royaume grand et prospère, tout ce qui tend au raffinement et à la civilisation se trouvait réuni dans l’Espagne musulmane.
Un brillant exemple qu’il opposa ensuite à l’Espagne cruelle et fanatique qui expulsa les juifs après la victoire définitive de Ferdinand et Isabelle sur les Maures en 1492.
 
Nul non plus ne contredit [à l'époque] le célèbre historien juif Hirsch Graetz quand il déclara :
Le judaïsme a toujours tendu vers la lumière, tandis que le christianisme monastique est demeuré dans les ténèbres. Ainsi, au Xe siècle, il n’existait qu’un seul pays à offrir au judaïsme un sol propice à son développement, où il pouvait s’épanouir et porter des fruits : l’Espagne musulmane.
Et la plupart des intellectuels opinèrent du chef quand Rudolf Kayser, le gendre d’Albert Einstein, exulta : « C’est une sorte de miracle qu’à l’époque même où ont eu lieu des orgies de persécution antisémite dans l’Europe chrétienne », les juifs de l’Espagne musulmane « ont pu bénéficier d’un âge d’or tel qu’ils n’en avaient plus connu depuis l’époque biblique ». Pour ne pas être en reste, Anthony Burgess écrivit qu’après la chute de Grenade, « le magnifique émirat de Cordoue, où prévalaient la beauté, la tolérance, l’érudition et l’ordre, n’était plus qu’un souvenir ». En effet, dans un volume commémorant le cinq centième anniversaire de l’expulsion des juifs de l’Espagne chrétienne, on pouvait lire que « l’âge d’or du judaïsme espagnol […] fut personnifié avant tout par Maïmonide ».
 
Il est difficile de comprendre comment même l’anticatholique le plus enragé ait pu croire tout cela ! Comme telle, la biographie de Moïse Maïmonide (1135-1204) tourne en ridicule toutes ces affirmations. En 1148, sa famille fit semblant de se convertir à l’islam lorsqu’on enjoignit aux juifs de Cordoue de se faire musulmans ou de quitter la ville, sous peine d’être mis à mort. Notons ce qui suit : si la plupart des historiens mentionnent qu’en 1492, Ferdinand et Isabelle ordonnèrent aux juifs d’Espagne de se convertir au christianisme ou de s’exiler, ils oublient d’évoquer que les musulmans avaient imposé la même exigence aux juifs et aux chrétiens au XIIe siècle. Et ils ne mentionnent pas non plus que de nombreux juifs qui avaient pris l’option de quitter l’Espagne musulmane plutôt que de prétendre s’être convertis, s’installèrent dans des régions de l’Espagne du Nord. Quoi qu’il en soit, après avoir fait semblant durant onze années de s’être convertie, la famille de Maïmonide eut si peur d’être démasquée qu’elle se réfugia au Maroc où elle poursuivit son mensonge. Ainsi, tout au long de sa vie d’adulte, le penseur juif le plus célèbre du Moyen Âge fit semblant d’être musulman. Son histoire révèle clairement que, comme l’a si bien formulé Richard Fletcher, « même à son époque la plus cultivée, l’Espagne musulmane n’était pas une société tolérante ni éclairée ».
 
De fait, tout comme les juifs vivaient comme une minorité opprimée en chrétienté, y compris durant les périodes « tranquilles », les juifs et les chrétiens subissaient l’imposition de restrictions sévères et étaient fortement stigmatisés dans les sociétés musulmanes. Marshall G. S. Hodgon (1922-1968), éminent historien de l’islam, a souligné que depuis les temps les plus reculés, les autorités musulmanes avaient pris d’importantes mesures pour humilier et punir les dhimmis — les juifs et les chrétiens refusant de se convertir à l’islam. La politique officielle visait à ce que les dhimmis
se sentent inférieurs et connaissent « leur place » [en leur imposant des lois par exemple celles selon lesquelles] les chrétiens et les juifs n’avaient pas le droit de monter à cheval, mais d’utiliser tout au plus des mules, ou même qu’ils devaient porter des marques de leur appartenance religieuse sur leurs vêtements, en présence de musulmans. [Note du carnet: la marque distinctive des juifs en Europe est d'ailleurs une importation de l'Orient musulman à la suite des croisades...]
En certains endroits, il était interdit aux non-musulmans de porter des vêtements similaires à ceux des musulmans et de disposer d’armes. De plus, ils étaient invariablement soumis à une taxation plus sévère que les musulmans.
 
Le fait que les chrétiens aient imposé des humiliations tout aussi scandaleuses aux juifs ne m’intéresse pas prioritairement ici, car il m’importe de montrer que l’affirmation selon laquelle l’islam aurait fait preuve de plus de tolérance est une fiction absurde. Certains historiens ont réussi à s’arranger avec ce non-sens fallacieux, non seulement en ignorant consciemment le phénomène de dhimmitude, mais en déformant le fait qu’aussi bien dans des régions chrétiennes que musulmanes, il y avait eu de longues périodes tranquilles en ce qui concerne les relations avec les juifs, et en choisissant de comparer une période paisible en islam avec une période ultérieure de violence antisémite en chrétienté. Mais tout comme l’intolérance chrétienne fut considérablement renforcée par les conflits avec l’islam, impliquant les croisades, ces conflits donnèrent également lieu à des explosions semblables en islam. Dans la seule ville de Grenade, des milliers de juifs furent massacrés à la fin du XIe siècle, un fait qui n’est pas mentionné dans de nombreux comptes rendus historiques sur la « glorieuse » Grenade. De manière similaire, des biographes occidentaux de Mahomet rechignent à reconnaître (ou sont prompts à justifier) le fait que le premier massacre de juifs eut lieu à Médine, lorsque Mahomet fit décapiter tous les adultes juifs de la ville (quelque 700) après les avoir forcés à creuser leur propre tombe.

Le onzième commandement

En fin de compte, la question la plus urgente à poser à propos de l’Église et de l’antisémitisme n’est peut-être pas celle de savoir pourquoi les chrétiens ont parfois attaqué des juifs, mais pourquoi ils les ont tolérés. À la différence d’hérétiques chrétiens comme les cathares, les vaudois, les fraticelles et autres groupes similaires, les juifs représentaient le seul groupe religieux important, ouvertement non conformiste, à avoir survécu en Europe jusqu’au moment où les luthériens réussirent à s’y imposer par la force des armes. Comme l’a fait remarquer Robert Chazan, bien qu’étant soupçonnés et subissant de nombreuses formes de discriminations, le « fait essentiel demeure […] que les juifs furent autorisés à exister au sein de la société chrétienne et à remplir leurs obligations religieuses en tant que juifs ».
 
Les chrétiens ont fait cette exception à cause de la doctrine théologique selon laquelle la seconde venue du Christ serait inaugurée par la conversion des juifs. Cela signifiait qu’à leurs yeux, la non-conformité des juifs faisait partie du plan divin et que leur conversion à venir était également dans la main de Dieu. En conséquence, aucun pape du Moyen Âge n’entreprit de campagne pour convertir les juifs, et saint Augustin (354-430) enseignait que quiconque tuerait un juif « subirait la vengeance septuple » de Dieu. À l’intention de ceux qui rejetteraient cela comme de la pure rhétorique, il semble approprié de citer en détail Steven T. Katz, historien très respecté et directeur du Elie Wiesel Center for Judaic Studies de l’université de Boston. En identifiant « Tu n’annihileras pas les juifs » comme le « Onzième commandement chrétien », Katz écrit :
Bien que la chrétienté ait eu le pouvoir, au cours de presque mille cinq cents ans, de détruire ce segment du peuple juif qu’elle dominait, elle a choisi de ne pas le faire […] parce que l’extirpation physique du judaïsme n’a été, à aucune époque, la politique officielle d’aucune Église et d’aucun État chrétien. Plutôt que de chercher activement à éliminer le judaïsme, l’ultime lumineuse ironie […] consistait en ce que la dogmatique chrétienne impliquait le devoir de protéger les juifs et le judaïsme de l’extinction. La civilisation chrétienne avait beau bafouer et rabaisser les juifs, […] l’Église, paradoxalement, était engagée en faveur de la survie juive — à savoir, jusqu’au moment où la conversion collective de l’Israël « selon la chair » inaugurerait la Seconde venue du Christ.

 

Quelques historiens éminents dont l’œuvre a apporté de précieux éclairages à ce chapitre. Leurs travaux spécifiques sont mentionnés dans la bibliographie.

Robert CHAZAN. Professeur d’hébreu et d’études judaïques à l’université de New York. Il a fait ses études pour devenir rabbin au Jewish Theological Seminary (diplômé en 1962) et a ensuite obtenu son doctorat à la Columbia University en 1967. Il a publié une douzaine de livres qui ont reçu un bon accueil.
David G. DALIN. Rabbin et historien américain conservateur, il a obtenu son doctorat en histoire à l'université Brandeis et a été professeur invité à plusieurs universités et instituts, dont Princeton et la Hoover Institution à l'université Stanford. Il a écrit de nombreux ouvrages sur le judaïsme, mais sa contribution la plus importante à ce chapitre est son exposé sur les fausses accusations selon lesquelles le pape Pie XII aurait soutenu les nazis.
Nachum T. GIDAL (1909-1996). Né juif en Allemagne, il s’est réfugié en Suisse, en 1933, pour s’établir ensuite à Jérusalem. Durant la Seconde Guerre mondiale, il a travaillé comme photojournaliste pour une publication de l’armée britannique. Après la guerre, il s’est rendu aux États-Unis où, après une courte collaboration avec LIFE Magazine, il a rejoint la faculté de la New School for Social Research à New York.
Léon POLIAKOV (1910-1997). Historien français, né en Russie dans une famille juive émigrée ensuite en Italie. Après la Seconde Guerre mondiale, il a cofondé le Centre de documentation juive contemporaine et assisté aux procès des criminels de guerre nazis à Nuremberg. Il est surtout connu pour une étude en quatre volumes sur l’antisémitisme.
Peter SCHÄFER. Professeur d’études juives à l'université Princeton, il a fait ses études à l’Université hébraïque de Jérusalem et obtenu son doctorat à l’université de Fribourg-en-Brisgau. En 1994, il a reçu le Prix Leibniz, un des prix de recherche les plus prestigieux d’Allemagne. Auteur de plusieurs douzaines de livres, il a accepté, en 1998, une nomination à l'université Princeton.
 
Ainsi, le document sur les juifs publié par le concile Vatican II en 1965 n’était rien de plus (ni rien de moins) qu’une réaffirmation percutante des enseignements traditionnels de l’Église, dans un langage approprié à notre époque.
 
Malheureusement, ce volet particulier de l’histoire anticatholique perdure avec un fiel renouvelé dans de récentes accusations portées contre le pape Pie XII, selon lesquelles il aurait collaboré avec Hitler lors de l’Holocauste et aurait également apporté son soutien à Franco et aux fascistes espagnols. Un paradoxe : cette calomnie historique a été propagée principalement par d’anciens catholiques, tandis que ce sont des juifs qui ont apporté l’appui le plus convaincant au pape.

« Le pape d’Hitler »

Il semble qu’on ait largement oublié que la campagne visant à établir un lien entre le pape et Hitler a été initiée par l’Union soviétique, sans doute dans l’espoir de neutraliser le Vatican après la Seconde Guerre mondiale. Au début de 1944, Izvestia (le quotidien officiel du parti, publié à Moscou) affirma que le pape Pie XII avait soutenu le régime nazi. Le lendemain, le New York Times accusa l’auteur de l’article de faire une propagande malveillante et affirma vigoureusement l’opposition du pape à toutes les formes de tyrannie. Mais les Soviétiques persistèrent et l’un de leurs agents publia peu après un livre certifiant que le Vatican avait signé un pacte secret avec Hitler. Il s’agissait d’un faux manifeste, accepté seulement par les inconditionnels du parti et par des auteurs anticatholiques « professionnels » qui étaient étonnamment nombreux à l’époque. Heureusement, la campagne de désinformation soviétique fut étouffée par un chœur de louanges en faveur du pape, émanant de sources juives des premières années de l’après-guerre, soulignant qu’au contraire, Hitler avait brutalement attaqué l’Église catholique, fermé toutes ses écoles et arrêté des milliers de prêtres et de religieuses pour les envoyer à Dachau et dans d’autres camps de la mort.
 
Lorsque le monde découvrit les horreurs des camps d’extermination nazis, le pape Pie XII fut largement félicité de s’être intensément employé à sauver des vies juives durant la guerre. En 1943, Chaïm Weizmann, qui allait devenir le premier président d’Israël, écrivit : « Le Saint-Siège apporte son aide puissante, partout où il le peut, pour atténuer le sort de mes coreligionnaires persécutés. » Moché Charett, futur premier ministre des Affaires étrangères puis deuxième Premier ministre de l’État d’Israël, rencontra le pape durant les derniers jours de la guerre :
Je lui ai dit que mon premier devoir consistait à le remercier, et à travers lui de remercier l’Église catholique, de la part de la population juive, pour tout ce qu’ils avaient fait dans différents pays pour venir au secours des juifs.
Golda Meir, qui deviendra Premier ministre d’Israël, voyait en Pie XII « un grand serviteur de la paix », ce qu’elle ne manqua pas de mentionner lors de la mort du pape en 1958. En effet, cette génération d’Israéliens ne doutait pas qu’il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour protéger les juifs.
Mais le révisionnisme anticatholique reprit de plus belle. Tout débuta par la représentation d’une pièce de théâtre, Le vicaire. Son auteur, le dramaturge allemand Rolf Hochhuth, situé politiquement très à gauche, y décrit le pape Pie XII comme un antisémite que l’Holocauste laissait complètement indifférent. La première en 1963 à Berlin fut acclamée ; la pièce fut mise en scène à Londres un peu plus tard dans l’année, puis présentée à Broadway au début du mois de février 1964. Traduite en plus de vingt langues, elle fut adaptée pour le cinéma en 2002, sous le titre Amen, et reprise à Londres en 2006.
[...]

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.

Optionnel