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Avortement : où sont les hommes ?

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De Romain Scotto sur le site de l'Express :

IVG: où sont les hommes?

Une large majorité de femmes avortent seules, sans accompagnement du conjoint. Ce qui inquiète les professionnels de santé.

Mains dans les poches, casque de scooter coincé sous le coude, veste zippée jusqu'au cou, Driss* n'est pas vraiment à son aise, ce matin d'octobre. Dans la salle d'attente du Planning familial de Saint-Denis - à deux pas de la Basilique - il patiente sans broncher, comme s'il n'osait pas s'approcher de cette table basse couverte de revues spécialisées sur l'IVG (interruption volontaire de grossesse). Cet agent d'entretien de 23 ans ne le sait pas, mais il est un oiseau rare. De ceux que l'on ne voit ici qu'une ou deux fois par semaine pour accompagner leur compagne en vue d'un avortement. "Elle a besoin que je sois là, elle me l'a fait sentir. Donc je suis venu. Ça me paraît normal parce qu'on n'en a parlé à personne", glisse-t-il en tournicotant les poils de sa barbe autour de ses doigts.

Ce qui relève pour lui de l'évidence ne l'est pas, puisque seule une femme sur dix pousse la porte du Planning accompagnée de son conjoint, mari, copain, partenaire ou concubin. Bref, le "coresponsable" de la grossesse non désirée, comme on le présente dans ce centre d'accueil où 250 avortements (médicamenteux et par aspiration) sont pratiqués chaque année. Ce ratio, très faible, inquiète les soignants qui déplorent massivement la solitude des femmes dans leur parcours d'IVG, quarante-quatre ans après le célèbre discours de Simone Veil à l'Assemblée nationale. 

Certes, beaucoup désirent avorter seules, pour diverses raisons. Et c'est bien leur droit. Mais entre celles dont l'isolement relève d'un choix et celles qui le déplorent, le rapport n'est visiblement pas équilibré. "Pour une grande majorité, bien sûr qu'elles regrettent cette situation ! Elles sont en colère, très tristes que le monsieur ne soit pas là", enrage Valérie Bobelet, trente-deux années de Planning familial sur le CV, toujours en Seine-Saint-Denis.

"Il est resté à la maison à jouer aux jeux vidéo

A ses côtés, Nathalie Hérout dresse un sinistre tableau. Cette médecin qui officie principalement en milieu hospitalier évoque la scène type d'une jeune femme, appelant son conjoint après l'intervention. "C'est souvent pathétique. J'entends les mecs répondre : 'Ah non, je viens tout à l'heure, je suis en train de faire des courses, là.' Ou 'Non, je n'ai pas le temps.'" Lors des avortements par aspiration, les femmes optent aussi majoritairement pour une anesthésie locale. La raison ? "Avec la générale, il faut quelqu'un pour vous ramener à la maison, détaille la médecin. C'est obligatoire. Et comme il n'y a pas d'hommes, elles rentrent seules..."

Même constat du côté de Toulouse où le docteur Baptiste Beaulieu, très actif sur les réseaux sociaux, s'est récemment engagé sur le sujet. C'est la visite d'une femme en détresse - une de plus - lors d'un premier rendez-vous d'IVG qui l'a poussé à s'exprimer. "Elle pleurait. Elle était mal, j'ai essayé de la faire parler. Elle m'explique alors que son copain est resté à la maison à fumer du shit et à jouer aux jeux vidéo. Ça a vraiment résonné en moi", s'indigne ce jeune médecin qui, après un temps de réflexion, lâche le nombre d'hommes croisés dans son cabinet pour ce type de consultations : "Deux. En six ans. Et je vais être honnête, c'était des profils de gauchistes-féministes."

Déni de responsabilité

Voilà pour le constat. On fait un enfant à deux, mais si on n'en veut pas, c'est Madame qui affronte seule l'épreuve. Si aucune étude scientifique n'a été menée sur le sujet, il semble que l'absence des hommes traduise un déni de responsabilité. "Très tôt, on met dans la tête des ados que la contraception est du seul ressort du corps féminin", regrette Baptiste Beaulieu [la contraception masculine existe aussi, à commencer par le préservatif, NDLR]. D'où cette tendance des hommes à faire l'autruche quand survient un oubli de pilule et une grossesse non désirée. Comme il s'agit d'un accident et non d'un projet commun, les conjoints ne se sentiraient pas concernés. Chose qui, au passage, "a largement été intégrée par les femmes, poursuit Valérie Bobelet. D'un point de vue sociétal, elles portent seules la culpabilité. Les hommes se sentent moins concernés parce qu'ils en subissent moins les conséquences dans leurs tripes."

"Nous sommes d'accord, c'est du 50%-50%, mais la culpabilité est encore sur elles, déplore Michèle Scheffler, gynécologue à Nancy. Elles souffrent en silence, ne parlent pas. D'ailleurs, l'homme est d'autant plus absent quand il demande lui-même l'IVG. Il n'est pas prêt à être confronté à cette réalité. En consultation, on évoque la contraception, son rôle, et ça, il n'est pas prêt à l'entendre." Quand ils sont présents, les hommes font parfois part de leur désarroi. Voire de leur malaise. 

Retour à Saint-Denis avec Driss, l'homme de 23 ans à la barbichette. Il l'avoue sans détour. Il n'a pas forcément envie de savoir comment le foetus de sa future femme - ils se marient en mai prochain - sera éliminé. "Elle va prendre une pilule et il va tomber. Où ? Bah, par terre. Dans les toilettes ? Ah je ne sais pas, franchement. Elle me racontera", admet-il pudiquement, avant que sa compagne ne le rejoigne en salle d'attente.

Pas d'espace dédié pour les hommes

Quelques jours plus tôt, le couple aurait pu participer à une réunion collective d'information sur le sujet. Un groupe de parole au sein duquel les hommes sont les bienvenus, précise-t-on au Planning familial. "C'est pour tromper la solitude de ces femmes déçues qu'on a mis en place ces ateliers de groupe", glisse Sarah Durocher, en poste à Orléans. Mais d'une manière générale, tous admettent qu'il faudra un jour se pencher plus sérieusement sur la place des messieurs dans l'IVG, un sujet abordé de façon subtile dans un récent documentaire de Coline Grando, La Place de l'homme. Face caméra, cinq hommes de 20 à 40 ans passent au confessionnal pour - tenter de - répondre à cette question taboue : comment exprimer son ressenti tout en respectant le droit de sa compagne à disposer de son corps ? Les réponses, touchantes, alternent entre non-dits, incompréhension, culpabilité et frustration. A la Fédération nationale des collèges de gynécologie médicale (FNCGM), le problème est identifié. Sa vice-présidente, Michèle Scheffler, milite, elle, pour la création de lieux dédiés pour les consultations des jeunes gens. A priori, dans les centres de planification ou chez des urologues, spécialisés en sexologie.

Autre piste évoquée, la possibilité de rédiger des arrêts de travail pour les hommes qui se déplacent pour un rendez-vous d'IVG. Au même titre que pour les dames. Dans les faits, cela existe déjà, mais la pratique n'est pas généralisée. "Je ne suis pas sûre que les médecins de ville y pensent souvent", doute Valérie Bobelet qui préfère insister sur un autre axe de travail : la responsabilisation des jeunes à travers l'éducation à la sexualité. 

"Il y a encore beaucoup de mecs qui ne savent même pas ce qu'est que la contraception." Pour autant, la dernière génération laisse un peu d'espoir aux professionnels. Depuis quelques années, la sexualité féminine serait mieux comprise par les garçons. Les règles, l'avortement, ne sont plus des sujets tabous. Il arrive même, au sein des plus jeunes couples, que des garçons proposent de rembourser la contraception de leur copine, rendant la pilule plus facile à avaler.

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