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Le grand silence du Samedi Saint

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De Vatican News :

Samedi Saint: le mystère du silence de Dieu

Pas de messe en ce samedi, pas d’ornements ni de fleurs sur les autels; le tabernacle, vidé de la présence réelle, est ouvert. L’Église est entrée dans le «grand silence» qui précède l’exultation de Pâques. Ce «terrible mystère» d’un Dieu qui se tait interpelle plus que jamais les croyants.

Entretien réalisé par Manuella Affejee - Cité du Vatican

«Un grand silence règne aujourd’hui sur la terre, un grand silence et une grande solitude; un grand silence parce que le Roi dort. La terre a tremblé puis s’est calmée parce que Dieu s’est endormi dans la chair, et il a réveillé ceux qui dormaient depuis des siècles». Cette homélie du IVe siècle attribuée à Saint Épiphane de Salamine explore admirablement le mystère du Samedi Saint, ce moment où le Christ repose sans vie dans son tombeau, où l’espérance semble avoir déserté la terre, «où la foi semble être définitivement démasquée comme une illusion» (Benoît XVI).

Durant cette période relativement brève, ce «temps au-delà du temps», le Christ «descend aux Enfers»; c’est-à-dire qu’Il plonge dans la solitude la plus extrême et la plus absolue de l’homme, la mort, pour la partager, l’illuminer et l’en délivrer. «Voici précisément ce qui est arrivé le jour du Samedi Saint, dans le royaume de la mort, la voix de Dieu a retenti», assurait Benoît XVI dans une longue et éclairante méditation partagée lors de l’ostension solennelle du Saint-Suaire de Turin (2010). «L’humanité est devenue particulièrement sensible au mystère du Samedi Saint. Dieu caché fait partie de la spiritualité de l’homme contemporain (…) comme un vide dans le cœur qui s’élargit toujours plus», reconnaissait-il encore, dans une référence tacite au silence de Dieu ressenti avec douleur, et parfois révolte, à certains moments de l’Histoire ou de nos vies personnelles.

L’éclairage du père Nicolas Buttet, modérateur de la Fraternité Eucharistein :

Entretien avec le père Nicolas Buttet

Cette descente aux enfers du Christ, (..) est quand même quelque chose d’assez bouleversant. On pourrait même dire que Jésus a choisi de naître en vue de mourir, pour  rejoindre l’humanité au tréfonds de la mort. La Croix était au bout de la souffrance possible, mais ce n’était pas encore suffisant pour la Rédemption. Il fallait aller jusque dans l’Hadès, dans les enfers pour aller chercher la mort sur son propre champ. Donc, dans la Passion du Christ, il y avait le fait de mourir, mais aussi le fait d’être mort, que le Christ a voulu vivre jusqu’au bout.

L’autre mystère du Samedi Saint, c’est celui du silence de Dieu…

Dieu est silencieux, le monde semble en privation de Dieu, et le silence de Dieu est comme la révélation suprême, c’est la parole ultime de Dieu. Il entrera dans cette solitude extrême de l’humanité, qui est justement la mort, dans ce moment où l’homme se trouve seul, dans une angoisse incroyable. Il y a là un mystère inouï (…). Au cœur du Samedi Saint, il y a un Dieu qui vient rejoindre l’angoisse. Le cardinal Ratzinger disait une chose extrêmement intéressante, comme parabole: imaginez un enfant qui est seul, perdu dans une forêt, la nuit, et qui doit avancer au milieu du bois, avec une peur absolument non contrôlable. Tout raisonnement qu’on pourrait lui faire pour lui dire qu’il n’y a pas de danger, n’arrivera jamais à lui enlever cette peur qui le tient aux entrailles. Et cet enfant ne pourra jamais être rassuré par une seule parole. Il va falloir une présence qui le rassure. Et c’est un peu l’humanité qui se trouve face à la mort. Jésus vient investir de cette présence ce Shéol, ce lieu de mort, cette expérience où l’on est seul dans cette solitude absolument non-rejoignable et Il va venir nous rejoindre à ce moment-là pour apaiser cette angoisse, pour la transfigurer en une espérance.

Est-ce que l’expérience, douloureuse parfois, de ce silence de Dieu, est fondatrice pour le croyant, est-ce que nous avons besoin de cette immersion dans l’obscurité ?

Je pense qu’il y a deux choses. L’obscurité existe en elle-même déjà, dans cette angoisse métaphysique de la mort, par cette solitude que chacun éprouve, par un monde où Dieu semble absent. Et puis, en même temps, il y a une sorte de purification que Dieu veut opérer en nous. À un moment donné, Il veut nous conduire à cet acte de foi. Le cardinal Ratzinger, quand il parlait de ce monde qui vit l’angoisse du Samedi Saint, compare un peu à cette scène biblique où la barque est battue par les eaux, dans la tempête du lac de Tibériade; Jésus arrive en marchant sur les eaux, ils le prennent pour un fantôme et ils n’ont pas du tout la foi. Et le cardinal Ratzinger dit que la nuit du Samedi Saint est finalement un lieu où la foi et l’espérance doivent s’exercer, de manière étonnante. Et il osait même dire que, quand la tempête sera passée, dans ces drames que vit aujourd’hui l’Église et que vit ce monde, nous arriverons peut-être à nous rendre compte combien de stupidité il y avait dans notre peu de foi. Je crois que Dieu veut aussi nous faire éprouver cela pour nous attacher à Lui, non de façon affective ou sensible, non de façon intéressée ou utilitaire, mais par amour pour Lui. Pour arriver à cette pureté de l’amour, il faut une purification qu’on appelle en langage spirituel, une "nuit de la foi", une nuit des sens, une période de désolation, pour reprendre les mots ignaciens ou de voie purgative pour reprendre ceux de l’école dominicaine. Il y a donc un Samedi Saint, dans lequel il faut descendre. On le descend dans l’humilité, dans la pauvreté. Ce n’est pas de manière triomphante que le Christ descend aux enfers. Le cadavre de Jésus qui repose au tombeau, -puisqu’Il n’a plus d’âme et quand un corps n’a plus d’âme, ce n’est plus un corps au sens philosophique du terme-, et bien ce cadavre est encore habité par la divinité. Et ça c’est une espérance invincible. Depuis ce Samedi Saint, il n’y a plus de lieu de l’humanité, y compris les ténèbres des enfers, de la mort, là où les gens désespèrent, que Dieu n’ait pas visité.

Dans sa grande homélie pour le Samedi Saint, St Épiphane de Salamine écrit : «un grand silence se fait sur toute la terre… Le Roi sommeille». Dieu dort, exactement comme dans cet épisode des Évangiles que vous avez décrit où Jésus dort à l’arrière de la barque, alors qu’elle est battue par les vagues et que les disciples sont effrayés. Dieu dort… Est-ce que ça veut dire que nous sommes invités à le réveiller en quelque sorte, à provoquer quelque chose ?

Je pense qu’il faut déjà, avant même de vouloir le réveiller, parce que Lui sait quand Il doit se réveiller et sait quand Il doit réagir, prendre conscience de sa présence. Et là, Marie va nous y aider, parce que le grand silence du Samedi Saint, c’est en fait le grand temps de Marie. Marie porte en elle-même, au cœur de cette nuit, l'espérance de l’humanité. Il y a différents courants mystiques qui expliquent cela. Certains disent que Marie n’avait que les paroles de l’Ancien Testament pour s’accrocher, parce qu’elle vivait aussi cette nuit de la foi totale. Et les paroles mêmes de son fils qui annonçait sa résurrection, le pouvoir de se dessaisir de sa vie et le pouvoir de la reprendre, qui annonçait que le troisième jour il ressusciterait, lui étaient comme obscurcies. Il ne lui restait qu’une parole, celle du psaume 15: «Tu ne laisseras pas ton saint voir ou connaitre la corruption». Et donc Marie, appuyée sur cette parole, alors que tout semble fermé et que la lourde pierre avait été roulée devant le tombeau, va porter l’espérance de toute l’humanité. Et le Cantique des cantiques dit : «ne réveillez pas mon bien-aimé avant l’heure». Je crois qu’il y a cette attente mystérieuse qui nous est demandé de vivre, d’attendre l’heure du Seigneur. Tout l’Évangile de Saint Jean est centré autour de cette heure. A plusieurs reprises, Jésus dit «mon heure n’est pas encore venue», et à un moment donné, Il va annoncer que cette heure est enfin venue. L’heure centrale de passer du monde au Père, de faire passer l’humanité de la désobéissance ou de l’orphelinat en quelque sorte, ou de la rébellion à une attitude filiale, et cette heure, on l’accueille, avant même de vouloir la provoquer, car elle n’est pas en notre pouvoir. C’est une œuvre de la grâce, et la grâce va venir nous saisir, nous empoigner. Tout le travail de la grâce implique de notre part une réceptivité, une patience, avec un acte de foi fondamental: le Christ est là. Et dans cette barque ballottée par les vents, par la tempête, Il est réellement présent, et qu’à son heure Il se réveillera, et tout prendra sens à ce moment-là. Ce sermon d’Épiphane de Salamine est extraordinaire effectivement. Ce grand silence sur toute la terre… Certains diront même que le lion dort, le Lion de Juda est assoupi, que son réveil va venir, et c’est l’Agneau qui va se manifester, l’Agneau triomphant qui remporte la victoire.

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