Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Hong Kong : la diplomatie vaticane en Chine fragilisée

IMPRIMER

De Pierre Jova sur le site de l'hebdomadaire La Vie :

Hong Kong : l’arrière-plan chrétien de la révolte

Très impliqués dans la contestation démocratique, les Eglises chrétiennes font face à leurs divisons, et aux menaces voilées de Pékin.

Les images font le tour du monde. Assis devant des bâtiments officiels, les manifestants de Hong Kong chantent à tue-tête « Sing Hallelujah to the Lord » (en français, « Chante alléluia au Seigneur »), en guise de ralliement pacifique. Depuis le début du mouvement contre le projet de loi d’extradition vers la Chine continentale voulu par le gouvernement hongkongais, l’influence chrétienne dans les cortèges ne fait pas de doute. « Les chrétiens sont comme la majorité des Hongkongais : ils sont inquiets, en colère, et veulent faire entendre leur voix », témoigne sous anonymat un prêtre catholique européen officiant dans une église en banlieue de Hong Kong, qui communique avec La Vie grâce à une messagerie cryptée. « Dans toutes les paroisses, on prie pour la paix, il y a des marches ».

Plus concrètement, des églises ouvrent leurs portes aux manifestants, pour leur permettre d’échapper à la police, de boire, et de recharger leur portable. « Le 5 août dernier, nous avons accueilli 250 jeunes qui fuyaient les charges policières. L’adresse de notre paroisse circulait sur les réseaux sociaux comme lieu de refuge ! Après que le danger soit passé, je les ai bénis, et ils sont repartis en petits groupes », raconte le prêtre, qui a lui-même rejoint une manifestation devant le Parlement hongkongais.

Ce chant chrétien qui sert de cri de ralliement aux manifestants de Hongkong 

Une Église vivante

Cette implication des chrétiens n’est pas étonnante. Durant le siècle et demi où l’Union Jack flottait sur la presqu’île, de 1841 à 1997, Hong Kong a été une porte d’entrée de la Chine pour les missionnaires catholiques et protestants, faisant de la cité une véritable ruche chrétienne. Le diocèse anglican de Hong Kong a été le premier de l’anglicanisme à avoir ordonné une femme, la théologienne chinoise Florence Li Tim-Oi, en 1944, pour pallier au manque de pasteurs pendant l’occupation japonaise. Avec quelque 800 000 chrétiens sur sept millions d’habitants, contre deux millions de bouddhistes et taoïstes, les Églises ont un rayonnement considérable.

On compte entre 2000 et 4000 baptêmes d’adultes par an

L’Université baptiste de Hong Kong est le second établissement d’enseignement supérieur de la région, après l’université publique. « Plus de 50 % des Hongkongais sont passés dans des écoles chrétiennes », explique le prêtre européen. « L’Église catholique est très dynamique : on compte entre 2000 et 4000 baptêmes d’adultes par an, et dans ma propre paroisse, 2500 fidèles assistent aux six messes du dimanche. Une septième messe est prévue à la rentrée ! », se réjouit-il. « Hong Kong est un modèle pour beaucoup de diocèses chinois. Des prêtres de toute la Chine viennent se former ici. » Depuis la rétrocession de 1997, Pékin garantit dans cette « région administrative spéciale » une liberté de culte impensable dans le reste du pays, même si son influence sur le gouvernement hongkongais, désigné à travers un collège électoral restreint, ne laisse pas beaucoup de marge de manœuvre à celui-ci. C’est le cas de l’actuel chef de l’exécutif Carrie Lam, en poste depuis 2017.

Des figures tutélaires

Jaloux de leurs libertés, les Hongkongais avaient déjà protesté contre la législation dire « anti-subversion », perçue comme liberticide, en juillet 2003. Plus de 500 000 personnes avaient manifesté, obtenant le retrait du projet de loi, avec à leur tête Joseph Zen, l’évêque catholique de Hong Kong. Nommé par Jean-Paul II en 2002, le prélat ne fait pas mystère de ses sentiments anticommunistes : à l’âge de 16 ans, aspirant chez les Salésiens, il avait dû fuir sa ville natale, Shanghai, conquise par l’Armée populaire chinoise, pour se réfugier à Hong Kong. Une expérience qui l’a rendu extrêmement méfiant à l’égard du Parti communiste chinoise (PCC).

Joseph Zen fut crée cardinal par Benoît XVI en 2006. Ayant quitté son siège épiscopal en 2009, il était redescendu dans la rue lors de la campagne de désobéissance civile « Occupy Central », déclenché à l’été 2014 pour réclamer le suffrage universel à Hong Kong. D’abord cantonnée au blocage du quartier d’affaires, la campagne évolua en défilés de masse, avec près de 1,2 million de personnes jusqu’en décembre 2014. Les manifestants s’abritant sous des ombrelles chinoises pour se protéger du gaz lacrymogène, la mouvement fut appelé « révolte des parapluies ». Un des leaders étudiants d’alors, Joshua Wong, âgé de 18 ans, se réclamait alors de sa foi protestante luthérienne. Il a repris du service contre la loi d’extradition, revendiquant sa filiation avec le personnage biblique de Josué (en anglais, Joshua) : « Josué a succédé à Moïse pour faire sortir son peuple de l’oppression autoritaire en Égypte », a-t-il déclaré au site World Magazine, en mai dernier.

C’est notre conviction basée sur la foi que nous avons : chaque personne est créée à l’image de Dieu. 

Autre chef de file chrétien des « parapluies », le pasteur baptiste Chu Yiu-ming. Âgé de 75 ans, il avait aidé des dissidents de Tiananmen, en 1989, à se réfugier à Hong Kong. En avril dernier, le pasteur a été condamné à seize mois de prison, pour « trouble à l’ordre public ». Avant l’annonce du verdict, Chu Yiu-ming prononça un long sermon, diffusé dans la presse démocrate hongkongaise : « C’est notre conviction basée sur la foi que nous avons: chaque personne est créée à l’image de Dieu. En tant que tel, chaque personne devrait être respectée et protégée. Nous aspirons à la démocratie, car la démocratie aspire à la liberté, à l’égalité et à l’amour universel », prêcha-t-il, en estimant que le banc des accusés représentait « la chaire la plus honorable » de son ministère pastoral. « Nous n’avons aucun regret, nous n’avons aucune rancune, aucune colère, aucun grief. Nous n’abandonnons pas. Je me confie dans les paroles de Jésus, ‘Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice. Le royaume des cieux est à eux !’ (Matthieu 5:10) Ô Seigneur, qui est juste et bon, je te confie ma vie, que ta volonté soit faite ! »

Aujourd’hui, se distingue parmi les manifestants Joseph Ha Chi-shing, franciscain et évêque auxiliaire catholique de Hong Kong. « Il est très apprécié, y compris par les non-chrétiens », confirme le missionnaire européen, qui ne cache pas son admiration pour lui : « C’est un véritable pasteur, qui est tout donné pour son peuple. Il veille à ce que le mouvement ne bascule pas dans la violence, et observe un grand respect des personnes. » Un positionnement plus fécond, à ses yeux, que celui du cardinal Zen, ayant rejoint la contestation dès le début, à 87 ans ! « Joseph Ha se place sur le terrain spirituel, contrairement au cardinal Zen, qui est dans une posture politique, plus agressive », estime le prêtre.

Des voix discordantes

Néanmoins, tous les chrétiens ne sont pas dans le camp insurgé. Archevêque anglican de Hong Kong depuis 2006, Paul Kwong est membre de la Conférence consultative politique du peuple chinois, organe placé sous la direction du PCC. Le 6 juin 2014, lorsque Hong Kong voyait naître « Occupy Central », il prêcha la soumission dans une homélie retentissante : « Je ne pense pas que si Jésus était aujourd’hui dans les rues, il userait de tels mots humiliants à l’égard du gouvernement. Je ne pense pas que Jésus s’exprimerait avec une telle violence irrationnelle », jugea l’archevêque, avant de s’emporter contre les manifestants, pour beaucoup issus des classes aisées : « pourquoi n’emmènent-ils pas avec eux leurs employées de maison philippines ? » Cinq ans plus tard, il a fermement condamné l’intrusion de manifestants dans l’enceinte du Parlement hongkongais, le 1er juillet dernier. Sans empêcher de nombreux anglicans d’être présents dans les rassemblements.

En outre, malgré l’engagement sans failles du cardinal Zen et de Joseph Ha, l’Église catholique reste prudente. Le chef du gouvernement, Carrie Lam, n’est-elle pas catholique pratiquante ? « L’Église est très soudée derrière ce mouvement dans son expression pacifique, mais il y a aussi des partisans du statu quo dans nos paroisses », reconnaît le missionnaire européen, qui précise : « beaucoup de policiers hongkongais sont catholiques ! » Dans ses relations délicates avec le gouvernement, le clergé est contraint de lâcher du lest. « Le 13 août dernier, de grandes manifestations étaient prévues, et nous voulions ouvrir à nouveau notre église aux fuyards », confie le prêtre européen. « Mais Joseph Ha m’a demandé de ne pas le faire, tellement la pression sur les écoles catholiques, qui sont subventionnées par le gouvernement, était forte ».

Liberté, j’écris Hongkong 

En toile de fond de la crise hongkongaise, c’est la diplomatie vaticane en Chine qui se trouve fragilisée. Après des années de négociations, initiées sous Benoît XVI, un accord provisoire a été conclu entre le Saint-Siège et la République populaire de Chine, en septembre 2018, sur la reconnaissance par Rome de certains évêques nommés par le PCC. Cet évènement a été dénoncé par le cardinal Zen comme une capitulation, les cercles conservateurs occidentaux hostiles au pape François se faisant un plaisir de relayer ses griefs.

De leur côté, certains craignent que cette agitation ne vienne perturber les efforts d’apaisement. « Il ne faut faut pas s’en mêler ! », tempête ainsi un sinologue catholique français, qui juge durement les manifestations. « Pour Pékin, le véritable objectif de la loi d’extradition est de frapper les oligarques qui cachent leur fortune à Hong Kong. Il est possible que les jeunes qui se lèvent contre cette législation soient manipulés », avance-t-il, redoutant un durcissement du régime chinois. « Si les chrétiens s’amusent à soutenir ceux que la Chine appelle désormais ‘terroristes’, cela va renforcer les durs du PCC. Il faut que les manifestations cessent, pour que la paix revienne », s’exclame-t-il. « Ce qui se passe à Hong Kong n’est pas directement lié aux accords : c’est une affaire politique interne », tempère le missionnaire européen. « Mais c’est vrai qu’ici, ils sont très mal perçus. Beaucoup de prêtres hongkongais, qu’ils soient Chinois ou étrangers, ont le sentiment que Rome s’est fait berner par le PCC. Depuis l’an dernier, les camps d’été catholiques pour jeunes en Chine continentale ont été interdits : une première depuis la Révolution culturelle ! Nous pouvons difficilement être dans l’action de grâce ! »

Bientôt un nouvel évêque pour Hong Kong ?

A Hong Kong, les nominations épiscopales illustrent cette diversité d’opinions au sein de l’Église catholique. Le cardinal Zen avait été remplacé en 2009 par l’évêque John Tong Hon, 80 ans, crée cardinal en 2012. Ce dernier défendit loyalement la main tendue par le pape François au régime chinois. Il fut ensuite remplacé en août 2017 par Michael Yeung, rapidement accusé d’être proche du PCC : lors de sa première conférence de presse, il justifia la destruction des croix d’églises protestantes en Chine par certaines autorités locales, affirmant que les chrétiens devaient respecter la loi.

Beaucoup de prêtres ont le sentiment que Rome s’est fait berner par le Parti communiste

Malade, Michael Yeung est mort en janvier 2019, avant le terme de son ministère. Rome rappela alors le cardinal Tong, pour qu’il reprenne son ancienne fonction. Mais, sur le terrain, c’est son évêque auxiliaire Joseph Ha qui a les faveurs des catholiques hongkongais. C’est lui qui aurait inspiré la déclaration du 19 juin dernier, signée par le cardinal Tong et le pasteur évangélique Eric So Shing-yit, président du Conseil chrétien de Hong Kong, appelant le gouvernement à retirer la loi d’extradition, et à ouvrir une enquête indépendante sur les violences policières. « Le cardinal Tong consulte fréquemment Joseph Ha. A 60 ans, il fait figure d’héritier naturel pour lui succéder. S’il est écarté au profit d’un autre prélat plus conciliant avec le PCC, il y aura une immense déception à Hong Kong, et pas seulement, dans la Chine entière... », redoute le prêtre européen.

Pour l’heure, ce dernier arpente les rues hongkongaises avec inquiétude : alors que l’armée régulière chinoise s’est manifestée à la frontière de l’enclave, un immense rassemblement en faveur de la démocratie est prévu pour ce dimanche 18 août. La police n’a pas donné son autorisation. « Il risque d’y avoir du dégât ! »

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.

Optionnel