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Chrétiens d'Orient: tout le monde s'en fiche

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De sur le site du Figaro Vox :

Qui s’intéresse encore aux chrétiens d’Orient?

FIGAROVOX/ENTRETIEN - Les images des chrétiens d’Orient fuyant la barbarie de Daech en 2014 avaient fait le tour du monde. Aujourd’hui, leur sort n’est guère meilleur, mais peu d’Occidentaux s’en émeuvent. Dans un livre très documenté, le journaliste Tigrane Yégavian offre un état des lieux précis de leur situation.

13 décembre

Tigrane Yégavian est journaliste et arabisant. Il collabore pour plusieurs revues internationales et est membre de la rédaction de Conflits. Il vient de publier Minorités d’Orient. Les oubliés de l’Histoire (éd. du Rocher, 2019).


FIGAROVOX.- En 2017, l’exposition «Chrétiens d’Orient. Deux mille ans d’histoire» à l’Institut du Monde arabe a connu un grand succès et a permis de mettre en lumière les chrétiens d’Orient... une communauté jusque-là trop méconnue?

Tigrane YÉGAVIAN.- À l’aune de la déchristianisation de la société française, on a pu constater une certaine indifférence à l’égard de ces communautés: le sort des chrétiens orientaux n’intéressait qu’un public averti, composé essentiellement d’ecclésiastes, de chercheurs ou d’érudits. La parution en 1994 de la somme de Jean Pierre Valognes Vie et Mort des Chrétiens d’Orient a toutefois suscité un vif intérêt, alors qu’auparavant la plupart des ouvrages sur le sujet étaient jusqu’alors davantage confidentiels.

Aujourd’hui, les chrétiens orientaux se sentent trahis par une France qui prétend les protéger depuis les capitulations de François Ier. Lors du déclenchement des soulèvements arabes, le gouvernement français, tout comme les médias généralistes, ont ignoré les messages alarmés des patriarches orientaux. Le Patriarche de l’Église maronite Mgr Raï, qui avait rencontré Nicolas Sarkozy pour le mettre en garde sur les risques d’instabilité dont étaient porteurs ces mouvements, s’était heurté à un mur d’incompréhension.

Ces Églises qui ont pratiquement l’âge du Christ ont maintenu leurs rites ancestraux.

Le moment charnière intervient à l’été 2014 lorsque les sicaires de Daech investissent le Massif du Sinjar et la Plaine de Ninive dans le nord de l’Irak. Les images des chrétiens et des Yézidis fuyant leur avancée font le tour du monde et émeuvent l’opinion occidentale. Ce que l’on peut craindre de l’élan de sympathie et de compassion dont ces minorités font l’objet, est le risque d’une muséification involontaire, voire inconsciente. Ces Églises qui ont pratiquement l’âge du Christ ont maintenu leurs rites ancestraux ; elles exercent une certaine fascination qui peut ressembler à du folklore ou une sorte de retour fantasmé aux sources de la chrétienté. L’autre danger est la récupération politique dont peuvent faire l’objet ces communautés, par des nostalgiques des croisades, ou des personnalités en mal de visibilité.

Dans votre livre, vous parlez des Grecs pontiques, des Assyro-chaldéens, des Syriaques orthodoxes, des maronites, des Syriaques catholiques, des Coptes... Qui sont les chrétiens d’Orient?

L’expression «chrétiens d’Orient» ne me paraît pas convenir, dans la mesure où les intéressés ne se reconnaissent pas comme tels. Surtout cette expression résonne comme un terme d’importation qui masque le caractère autochtone de ces populations. Les chrétiens orientaux forment une mosaïque plurielle et fragmentée issue de querelles doctrinaires et des aléas de la géopolitique. C’est notamment le cas de la querelle autour de la définition de la nature du Christ, qui a divisé la chrétienté à la fin de l’Antiquité. Mais aussi des blessures provoquées par l’uniatisme, ces tentatives venues de Rome pour ramener à la foi catholique des Églises perçues comme schismatiques.

Elles témoignent depuis des millénaires le message d’un Christ, non pas glorieux, mais dépouillé au paroxysme de l’humilité.

Les chrétiens orientaux appartiennent aux deux grandes familles orthodoxe et catholique, en moindre mesure protestante. Mais il existe un important rameau indépendant issu du concile d’Éphèse de 431 (l’Église assyrienne d’Orient) et du concile de Chalcédoine de 451: les Églises orthodoxes orientales (Arméniens apostoliques, Syriaques orthodoxes, Coptes orthodoxes d’Égypte et d’Éthiopie). Après l’Église copte orthodoxe d’Égypte, l’Église grecque orthodoxe enregistre le plus grand nombre de fidèles au Proche-Orient, mais elle revendique avec ses sœurs maronite et syriaque une commune appartenance au Patriarcat d’Antioche, berceau de la chrétienté, que la France a honteusement cédé à la Turquie en 1939 au mépris de ses principes et de ses engagements antérieurs.

Les chrétiens orientaux sont caractérisés par leur forte diversité mais ce qui les unit, à l’exception notable des chrétiens libanais, est leur condition de «minoritaires» depuis la conquête musulmane au VIIe siècle et le fait qu’ils n’ont pratiquement jamais exercé un pouvoir politique (le Liban mis à part). En cela, et pour reprendre la belle formule de Jean Corbon, auteur de L’Église des Arabes (1977), ces Églises incarnent par excellence la kénôse, l’abaissement de Dieu dans l’Incarnation. Elles témoignent depuis des millénaires le message d’un Christ, non pas glorieux, mais dépouillé, au paroxysme de l’humilité.

Ces communautés sont au cœur des désordres politiques et religieux du Moyen-Orient, on se souvient notamment des images des chrétiens de la plaine de Ninive fuyant les soldats de Daech. Que reste-t-il des chrétiens dans cette région?

En l’absence de statistiques fiables, on ne peut que se contenter d’estimations.

Une chose est certaine est que si l’érosion démographique de la présence chrétienne au Machrek paraît inexorable.

Surtout que les responsables religieux ont tendance à surestimer leurs effectifs, comme on peut l’observer en Égypte. Restent les registres paroissiaux et surtout le nombre d’élèves chrétiens inscrits dans les écoles communautaires et les congrégations. Une chose est certaine, c’est que si l’érosion démographique de la présence chrétienne au Machrek paraît inexorable, celle-ci fait débat. Certes, leur proportion a incontestablement diminué puisque les baptisés représentaient entre environ 15 % de la population de cette région au début du XXe siècle contre 5 % aujourd’hui. Ils sont menacés de disparaître en Irak où leur nombre a chuté de deux millions en 1977 à moins de 200 000 quarante ans plus tard. Il convient néanmoins de relativiser l’épineuse question de leur pourcentage à la lumière des dynamiques démographiques passées et actuelles. Par le passé, et ce, jusqu’aux massacres des Arméniens ottomans de 1894-1896, suivis du génocide de 1915, l’évolution démographique naturelle chez les chrétiens témoigne d’un dynamisme supérieur à celui des musulmans de l’Empire. Hormis les massacres et l’émigration, le taux de fécondité y était plus fort et le taux de mortalité plus faible que chez les musulmans. S’il est vrai que la proportion de chrétiens dans les sociétés proche-orientales ne cesse de s’éroder depuis la Première Guerre mondiale, leur nombre en chiffre absolu a au contraire augmenté depuis un siècle. Il y avait environ deux millions de chrétiens dans le Proche Orient arabe vers 1900, contre treize millions de nos jours. Les Coptes, par exemple, n’étaient que 730 000 en 1897 contre 8 millions en 2019. Sans compter la dizaine de millions de chrétiens orientaux qui se trouvent en diaspora.

Quel est le rôle de la diaspora internationale, et particulièrement en France, dans la médiatisation de ces communautés?

Le rôle des diasporas est devenu essentiel. Éparpillées aux quatre coins de l’Occident, les communautés se sont au fil des générations et des migrations successives, organisées et structurées en réseaux transnationaux.

Le lobbying en faveur des chrétiens orientaux est monté en puissance au début de la décennie 2000 en France.

De nouvelles formes de solidarité ont commencé à prendre forme à la faveur de la révolution numérique et des technologies de l’information et de la communication. L’autre volet est davantage politique, puisque le lobbying en faveur des chrétiens orientaux (arméniens, maronites assyro-chaldéen et syriaques) est monté en puissance au début de la décennie 2000 en France, auprès de l’Union européenne et aux États-Unis. En France, Patrick Karam, actuel vice-président de la Région Île de France, a créé Coordination Chrétiens d’Orient en Danger (CHREDO) en 2013. François Fillon lui emboîte le pas aujourd’hui avec son projet de Fondation en faveur des chrétiens d’Orient.

Leur combat s’inscrit non pas dans une démarche humanitaire mais davantage politique puisque la CHREDO tente d’alerter les responsables politiques français sur les persécutions en cours et fait un travail de sensibilisation auprès des leaders religieux sunnite et chiite sur la nécessité de prêcher un discours de tolérance et de concorde ; de passer des paroles aux actes. Autre type d’action, la justice, puisque la CHREDO a porté plainte contre le cimentier Lafarge pour complicité de crime contre l’humanité.

La France a longtemps soutenu ces communautés. Mais la défense des chrétiens d’orient a complètement disparu du discours politique, à l’exception notable de François Fillon avec sa phrase désormais célèbre «À cinq heures de Paris, on tue des chrétiens» ; comment a-t-on pu oublier ces communautés?

On pourrait citer également d’autres responsables politiques à droite de l’échiquier politique mais aussi à gauche, à l’image du maire PS de Sarcelles, François Pupponi, ardent défenseur de la cause assyro-chaldéenne et de la cause arménienne. Je ne pense pas qu’on ait oublié ces communautés, comme en témoigne le regain d’intérêt alimenté par une actualité dramatique, mais que ces dernières ne pèsent plus grand-chose dans la balance des intérêts de la France. Que peuvent valoir ces chrétiens anachroniques - qui de surcroît ont le malheur de ne pas être du «bon bord» en Syrie, face aux pétrodollars saoudiens?

Court-on le risque de voir les chrétiens disparaître complètement de cette région? Comment les aider à rester?

Jadis têtes de pont de l’impérialisme français au Levant, ces communautés ne sont plus «clientes» ni «médiatrices» entre l’Islam et l’Occident.

Au Liban, la jeunesse chrétienne nous offre un bel exemple d’émancipation et d’espoir.

D’où la nécessité de les aider à bâtir une citoyenneté inclusive dans des pays qui ne sont pas des États de droit - quand ils ne sont pas tout bonnement des régimes islamiques. Vaste chantier! Les aider à rester passe par la reconstruction d’un véritable écosystème propice au vivre ensemble. Même s’il est extrêmement complexe, l’effort de reconstruction dans la Plaine de Ninive doit être pensé dans un schéma d’interdépendance entre les différentes composantes ethno-confessionnelles. Le renforcement d’un important réseau scolaire soutenu par l’œuvre d’Orient qui essaime dans toute la région, fréquenté par une majorité d’élèves musulmans et où le français et les valeurs de la francophonie sont enseignés, constitue une piste. La diaspora a aussi une responsabilité historique, en contribuant avec ses ressources matérielles et spirituelles à former un nouveau clergé porteur d’une double culture (orientale et occidentale) apte à apporter des solutions concrètes aux vicissitudes du quotidien. Au Liban, la jeunesse chrétienne nous offre un bel exemple d’émancipation et d’espoir, dans la mesure où une société civile sécularisée montre la voie aux autres communautés chrétiennes enfermées dans un repli confessionnel dramatique du fait de l’islamisation de ces sociétés et du raidissement autoritaire des régimes en place. L’Empire ottoman n’a pas fini d’agoniser, et nous vivons par intermittence les ondes de choc de sa douloureuse désintégration.

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