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Le Cardinal Willem Jacobus Eijk, un homme d’avenir ?

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De « Paix Liturgique », lettre 738 du 24 mars 2020 :

« Le catholicisme hollandais avant Vatican II, malgré des signes annonciateurs de craquements et un certain nombre de faiblesses, était extrêmement florissant. Il distançait le protestantisme en perte de vitesse et avait toute la vigueur et l’implantation associative, scolaire, caritative, du catholicisme de langue néerlandaise dans la Belgique voisine. Le clergé hollandais des années 1950 fournissait d’importants bataillons dans les congrégations, et même des renforts à certains diocèses français dont le clergé se raréfiait.

Comme en bien d’autres endroits où s’étaient reconstitués des semblants de chrétienté (Bretagne, Canada, Irlande, etc.), le bouleversement qui a accompagné et suivi le Concile a provoqué un effondrement extrêmement spectaculaire. Là comme ailleurs, la crise sociale qui culmina en 68 avait été précédée par une révolution ecclésiastique, avec entre autres figures celle du théologien dominicain Edward Schillebeeckx, et comme événement emblématique la parution, en 1966, du fameux Catéchisme hollandais, qui prenait les plus grandes libertés avec l’orthodoxie. Le siège métropolitain d’Utrecht était occupé par le cardinal Willebrands, qui était en même temps président du Secrétariat pour l'Unité des chrétiens et qui incarnait l’esprit œcuménique le plus avancé (« On ne doit pas parler de "retour" pour les chrétiens séparés », avait-il déclaré).

Au début des années 1980 le catholicisme hollandais était ainsi un champ de ruines. Jean-Paul II fit tous ses efforts, par une politique de nominations systématiquement « classiques », pour tenter une renaissance « restaurationniste » au milieu des décombres. L’homme de ce retournement conservateur de ce qui restait de l’Église hollandaise fut le cardinal Simonis, successeur de Willebrands à Utrecht en 19833.

Simonis « poussa » Willem Jacobus Eijk, qui avait soutenu une thèse de doctorat sur l’euthanasie et un autre sur les manipulations génétiques, et qui était un spécialiste d’éthique médicale. Né en 1953, évêque en 1999, Wim Eijk fut nommé par Benoît XVI archevêque d’Utrecht en 2007, en remplacement du cardinal Simonis, et cardinal (in extremis, disent certains !) en 2012. Il a présidé jusqu’en 2016 de la Conférence des Évêques.

Et puis, il est entré discrètement en scène dans les débats présents en donnant son appui aux dubia concernant la communion aux divorcés remariés et en s’interrogeant sur les silences du magistère à propos de la communion aux luthériens.

Du coup, des Pays-Bas, où avait triomphé le progressisme à l’époque conciliaire, se lève une étoile d’espérance.

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Paix liturgique – Éminence, à l’époque du Concile, l’Église de Hollande était en pointe de l’agitation révolutionnaire (Catéchisme hollandais, initiatives liturgiques délirantes, « magistère » du théologien dominicain Edward Schillebeeckx). Le pape Jean-Paul II a essayé de lutter contre cela. Avec le recul, comment voyez-vous ces moments ?

Le cardinal Willem Jacobus Eijk – Après le Concile Vatican II, beaucoup de gens aux Pays-Bas sont allés beaucoup trop vite. Les gens pensaient, entre autres, que le célibat sacerdotal allait bientôt être aboli, et de nombreux prêtres ont pris les devants. Quand il s’est avéré que cela ne se produirait pas, beaucoup ont démissionné. Lors du fameux Conseil pastoral de Noordwijkerhout (1968-1970), tout le monde a été invité à participer à la discussion sur l’avenir de l’Église néerlandaise, ce qui a entraîné beaucoup de chaos. Il y a également eu de nombreuses expériences liturgiques, dans le but de garder les jeunes dans les églises. Tout cela a été vain, car les jeunes ne viennent pas à l’église pour écouter de la  guitare mais pour le Christ. S’ils veulent de la guitare, ils préfèrent aller à un concert de guitare...

L’Église s’est finalement polarisée en ce sens aux Pays-Bas. Le pape Jean-Paul II était très préoccupé par cette situation et a ouvert à Rome une assemblée spéciale du Synode des Évêques, avec les évêques des Pays-Bas. Cela a eu lieu en 1980 et a été le point de départ d’un long chemin vers la normalisation.

Le pape Jean-Paul II connaissait les Pays-Bas : étudiant à l’Angelicum de Rome, il avait déjà en 1947 fait un séjour aux Pays-Bas. On a de lui une lettre où il écrivait qu’il admirait la puissante organisation de l’Église néerlandaise. Cependant, il notait néanmoins un manque de spiritualité, de foi vécue et de vie de prière personnelle parmi les catholiques néerlandais.

Paix liturgique – L’ensemble de l’Occident est touché par une crise de sécularisation. Comment expliquez-vous cette déchristianisation?

Le cardinal Willem Jacobus Eijk – Les premiers signes de déclin de l’Église catholique aux Pays-Bas se sont manifestés immédiatement après la dernière guerre. L’Église catholique aux Pays-Bas était une organisation davantage basée sur les liens sociaux que sur le contenu de la foi partagée par les membres. C’était vrai aussi dans d’autres pays d’Europe occidentale, mais peut-être un peu moins. De nombreux croyants n’avaient pas assez de liens personnels avec le Christ. En fait, la vie semi-ecclésiastique, organisée autour de l’Église (en particulier avec les écoles catholiques et les clubs catholiques de sport et de scoutisme) était souvent le seul lien avec l’Église pour les catholiques, un lien social.

C’est cela qui a disparu. Et c’est précisément pourquoi l’Église n’a pas pu résister à l’essor de la culture individualiste dans les années 1960, qui a réduit la forte cohésion mutuelle qui existait jusque-là dans toute la société néerlandaise et a même totalement disparu à certains endroits. L’individualisme qui s’est imposé alors a sa cause directe dans la croissance rapide de la prospérité dans les années 1960, qui a permis aux gens de vivre en grande partie indépendamment les uns des autres. Cette culture est depuis devenue une culture hyper-individualiste grâce à l’introduction des médias sociaux vers 2005.

Paix liturgique – Cette déchristianisation est très visible dans les communautés protestantes. Les Pays-Bas ont subi une grande influence protestante au cours des derniers siècles, mais des études récentes montrent que seulement 17% des personnes déclarent appartenir à une communauté protestante, principalement à l’Église protestante des Pays-Bas. Comment voyez-vous la situation des communautés protestantes aux Pays-Bas à l’heure actuelle?

Le cardinal Willem Jacobus Eijk – Les communautés protestantes aux Pays-Bas ont en effet considérablement diminué au cours des dernières décennies. L’Église réformée hollandaise a pratiquement perdu toute l’élite et les travailleurs au cours du dernier quart du XIXe siècle, puis s’est progressivement vidée à partir de la Première Guerre mondiale. Seules les obédiences protestantes très orthodoxes se sont stabilisées ou ont même légèrement augmenté. C’est la preuve que l’orthodoxie a de l’avenir. Les religions qui s’adaptent à la culture et au temps présent se perdent elles-mêmes, puis perdent leurs fidèles.

De fait, plus généralement, les paroisses qui ont une identité forte et une liturgie du dimanche soignée ont le plus d’attrait. On y voit des familles là-bas, des jeunes. Le nombre de croyants certes diminue, mais celui aujourd’hui qui choisit d’être croyant l’est de manière active, le plus souvent.

Paix liturgique – Avec le déclin des protestants, les catholiques sont devenus la plus grande communauté religieuse du pays (21%). Comment voyez-vous la situation de l’Église dans votre diocèse et dans votre pays ?

Le cardinal Willem Jacobus Eijk – La situation est inquiétante. Dans la seconde moitié des années 60, toute une génération de jeunes a cessé d’aller à l’église. Ces jeunes, désormais grands-parents, n’ont pas ou peu transmis la foi à leurs enfants. Et maintenant, nous avons affaire à leurs petits-enfants, qui ne savent généralement rien de la foi chrétienne et qui, très souvent, ne sont même pas baptisés. En 2002, moins de la moitié des Néerlandais, 43%, ont déclaré appartenir à une Église. Ce pourcentage a ensuite diminué de 12% en 14 ans : en 2016, seuls 31% se considéraient encore comme membres d’une Église. Cette évolution reflète la vitesse de la sécularisation aux Pays-Bas. Ceci, bien sûr, a un impact sur le nombre des Néerlandais inscrits comme catholiques : il y en avait 5 106 000 en 2000, mais cela semble toujours en baisse. En 2015, une réduction de 24% a été observée par rapport à 2000, à 3 882 000 catholiques sur une population qui est passée de 15 864 000 à plus de 16 500 000 au cours de la même période. Le nombre de catholiques qui fréquentent l’église tous les dimanches est passé de 385 675 en 2003 à 186 700 en 2015 une baisse de 52% en 12 ans.

Des centaines d’églises ont déjà été fermées et cela continuera. Nous devons être réalistes à cet égard. Lorsque, dans les pays d’Europe occidentale, le nombre de catholiques pratiquants diminue et que baissent par conséquent le nombre des bénévoles et l’importance des ressources financières, il est inévitable qu’un grand nombre d’églises soient fermées, aussi douloureux que cela puisse être.

Paix liturgique – Discernez-vous des signes de renaissance dans ce panorama globalement négatif ?

Le cardinal Willem Jacobus Eijk –  Il est encore trop tôt pour parler de renaissance, mais il y a des signes d’espoir. D’abord, lorsque nous célébrons l’Eucharistie, le Seigneur vient à nous sous les espèces du pain et du vin, et lorsque nous recevons la communion, nous le recevons personnellement, que beaucoup ou peu de personnes participent à la célébration. C’est la source d’une grande et profonde joie spirituelle intérieure que rien ni personne, pas même la sécularisation, ne peut nous enlever. Et ce n’est pas une joie égoïste, dans la mesure où ceux qui le reçoivent ont la ferme volonté de promouvoir autant que possible la foi en Christ.

Ensuite, la culture individualiste actuelle n’est pas éternelle : elle devra céder la place à une culture différente, plus ouverte à la foi chrétienne.

Enfin, il y a une raison spéciale de garder espoir. Certes, l’Église diminue en « quantité », c’est-à-dire en nombre de catholiques. Il est en soi douloureux et dérangeant de devoir constater ce fait. Peut-on se consoler en parlant de la « qualité » des catholiques restants ? Je ne le crois pas.

Paix liturgique – Y-a-t-il des communautés contemplatives en Hollande?

Le cardinal Willem Jacobus Eijk – Oui, mais leur nombre a diminué au cours des dernières décennies. Dans l’archidiocèse d’Utrecht, il y a des ordres religieux et des congrégations de sœurs et de moines voués à la prière. Leur présence dans la prière est inestimable pour l’Église.

Paix liturgique – Quelle est la place de l’annonce d’une doctrine et d’une morale clairement assumées dans cette renaissance ?

Le cardinal Willem Jacobus Eijk – Selon le recteur du petit séminaire d’Apeldoorn, Mgr Toon Ramselaar, une cause importante de la crise de la foi aux Pays-Bas est que la croyance des catholiques n’était « rien de plus qu’un système de vérités et de commandements », qui ne touchait plus leur vie quotidienne. La foi avait donc perdu sa pertinence dans la vie quotidienne pour la plupart des catholiques, de sorte qu’ils l’ont abandonnée en masse en peu de temps. Notez qu’il a fait cette observation dès 1947, après échange avec des prêtres et laïcs sur la crise de l’Église qu’ils voyaient venir.

L’histoire de la sécularisation chez les catholiques hollandais et le diagnostic posé par Karol Wojtyla [ Le futur Jean-Paul II ] immédiatement après la Seconde Guerre mondiale nous apprennent une chose : la proclamation de la catéchèse et le déploiement de la liturgie doivent avoir un caractère spirituel en ce sens qu’ils ne doivent pas se limiter à un transfert de vérités abstraites et de déclarations éthiques, mais qu’ils importe qu’ils amènent les enfants, les jeunes et les adultes à une relation vraiment personnelle avec le Christ et à une véritable vie de prière.

Paix liturgique – Et la place de la liturgie dans cette renaissance ? Pensez-vous que le retour au sacré, au silence et à l’adoration soit important pour développer une nouvelle évangélisation ?

Le cardinal Willem Jacobus Eijk – C’est essentiel. Aujourd’hui, les chambres d’hôtes des monastères sont bondées. Il manque à ceux qui viennent ainsi dans les monastères quelque chose dans leur vie quotidienne et cherchent à le trouver dans le silence des maisons religieuses. Ce peut être un premier pas vers un retour vers la foi. Bien que, malheureusement, la visite au monastère soit sans lendemain : une fois revenu dans la vie quotidienne, la surcharge d’activités reprend pour chacun comme avant.

En tout cas, le silence sacré de l’église, l’adoration, les célébrations dignes sont indispensables et, de plus, tout cela semble attirer des gens qui cherchent Dieu.

Paix liturgique – Existe-t-il en Hollande des groupes attachés à la forme extraordinaire du rite romain ?

Le cardinal Willem Jacobus Eijk – Oui, il en existe, mais ils sont encore de petite taille. Une Association pour la Liturgie Latine existe aux Pays-Bas depuis 1967. Il s’agissait initialement pour elle de promouvoir les célébrations latines selon le Novus Ordo. Mais depuis le motu proprio Summorum Pontificum du pape Benoît XVI, cette association s’est maintenant engagée en faveur de la messe latine selon la forme extraordinaire de la liturgie romaine. Dans ces célébrations selon la forme extraordinaire de la liturgie romaine, il est frappant de voir que les fidèles sont souvent des jeunes. Leur nombre n’est cependant pas encore très important aux Pays-Bas, à la différence de la France par exemple.

Paix liturgique – Ces groupes ont-ils un rôle à jouer dans la nouvelle évangélisation du pays ?

Le cardinal Willem Jacobus Eijk – Je dirais qu’ils ne jouent pas un rôle majeur dans la ré-évangélisation, mais ils démontrent sans équivoque que l’avenir est pour la foi orthodoxe, clairement et authentiquement manifestée. Ces cérémonies sont attrayantes et les gens y viennent.

 

Paix liturgique – La Fraternité Saint-Pie X a acheté en 2017 l’église Saint-Willibrod à Utrecht? Avez-vous bon espoir qu’elle puisse se joindre à un effort de ré-évangélisation ?

Le cardinal Willem Jacobus Eijk – Je suis heureux que Saint-Willibrod ait été conservé pour une fonction liturgique. Mais je ne suis pas en mesure de juger le rôle de la FSSPX dans la ré-évangélisation des Pays-Bas.

Paix liturgique – Pensez-vous que la liturgie extraordinaire ait un avenir et un rôle pour le futur de l’Église ?

Le cardinal Willem Jacobus Eijk – Oui, il me semble que la forme extraordinaire de la liturgie romaine aura un rôle dans l’avenir de l’Église. L’ampleur de ce rôle est difficile à mesurer et il va varier probablement d’un pays à l’autre. En tout cas, le latin est indispensable comme langue liturgique, y compris dans la forme ordinaire de la liturgie. »

Ref.LE CARDINAL WILLEM JACOBUS EIJK, UN HOMME D'AVENIR ?

JPSC

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